Chercher la Sagesse, empêche d’y accéder

jacovitti

(Dessin de Benito Jacovitti)

LIRE L’ARTICLE INTÉGRAL SUR L’INVITÉ DE MARC

« Qu’est-ce que je serais heureux si j’étais heureux !  » Cette formule de Woody Allen dit peut-être l’essentiel : que nous sommes séparés du bonheur par l’espérance même qui le poursuit. La sagesse serait au contraire de vivre pour de bon, au lieu d’espérer vivre. C’est où l’on rencontre les leçons d’Épicure, des stoïciens, de Spinoza, ou, en Orient, du Bouddha. Nous n’aurons de bonheur qu’à proportion du désespoir que nous serons capables de traverser.

La béatitude, c’est ce que les bouddhistes appellent le nirvâna, le salut, l’éveil. Et le contraire du nirvâna, c’est-à-dire notre vie telle qu’elle est, ratée, gâchée, manquée , bref la vie quotidienne dans sa dureté, dans sa finitude, dans ses échecs, c’est ce qu’ils appellent le samsâra, le cycle de la naissance, de la souffrance et de la mort. Or, Nâgârjuna écrit : « Tant que tu fais une différence entre le nirvâna et le samsâra, tu es dans le samsâra. » Tant que vous faites une différence entre le salut et votre vie réelle, entre la sagesse et votre vie telle qu’elle est, ratée, gâchée, manquée, vous êtes dans votre vie telle qu’elle est. La sagesse n’est pas une autre vie, où soudain tout irait bien dans votre couple, dans votre travail, dans la société, mais une autre façon de vivre cette vie-ci, telle qu’elle est. Il ne s’agit pas d’espérer la sagesse comme une autre vie ; il s’agit d’apprendre à aimer cette vie comme elle est — y compris, j’y insiste, en se donnant les moyens, pour la part qui dépend de nous, de la transformer. Le réel est à prendre ou à laisser, disais-je. La sagesse, c’est de le prendre. Le sage est partie prenante et agissante de l’univers.

Cela me fait penser à l’histoire d’un moine bouddhiste qui chemine dans la montagne. Il est perturbé parce qu’il a appris que son maître, un éveillé, avait été attaqué par des brigands, qui l’avaient tué à coups de bâtons et qu’il avait crié atrocement de souffrance. Comment quelqu’un qui a connu l’illumination, un éveillé, un libéré vivant, peut-il crier atrocement pour quelques coups de bâtons impermanents et vides ? Arrive une bande de brigands, qui attaquent le moine à coups de bâtons. Sous les coups de bâtons, notre moine cria atrocement. En criant, il connut l’illumination.

Lorsqu’il a très mal, ce qu’un sage peut faire de mieux c’est de crier, il s’agit de faire un avec ce qu’on est, comme dit Prajnânpad. La sagesse c’est moins un absolu qu’un processus. On se rapproche de la sagesse à chaque fois qu’on est un peu plus lucide en étant un peu plus heureux, à chaque fois qu’on est un peu plus heureux — ou un peu moins malheureux — en étant un peu plus lucide. Ne faisons pas de la sagesse une espérance, un idéal qui nous séparerait du réel. Comprenons que la philosophie — c’est-à-dire la vie, puisque la philosophie n’est que la vie essayant de se penser, le mieux qu’elle peut — est un processus, un effort, comme dirait Spinoza, et que lorsqu’on a atrocement mal, il est tout à fait sage de crier atrocement, comme il est sage, quand on jouit, de jouir gaiement, joyeusement. Tant que vous faites une différence entre la sagesse et votre vie telle qu’elle est, vous êtes séparés de la sagesse par l’espérance que vous en avez. Cessez d’y croire : c’est une façon de vous en approcher.

André Comte-Sponville, Le bonheur, désespérément.
Source : http://bouddhanar.blogspot.ca/2012/08/le-bonheur-desesperement.html

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