✊ Alexandre Jacob, honnête cambrioleur anarchiste ✊

D’origine alsacienne, Marius Jacob naît dans le quartier du Vieux-Port à Marseille le 29 septembre 1879 dans un milieu prolétaire. Son père a fui sa région devenue allemande et est cuisinier dans les paquebots des Messageries maritimes, puis boulanger ; sa mère est mineure.

Après une enfance calme et heureuse, grand lecteur de Jules Verne, Marius s’engage à douze ans (dès qu’il a obtenu son certificat d’études) comme mousse puis apprenti timonier pour un voyage qui le mène jusqu’à Sydney où il choisit de déserter.

Au cours de ses services sur au moins huit navires, il aura connu le haut (la « jet set » du premier pont)

et le bas (les marins aux désirs desquels il se refuse, les bagnards, voire les esclaves transportés dans les cales) de la société. Il dira, lors du procès d’Amiens : « J’ai vu le monde ; il n’est pas beau. »

A 13 balais, à bord de paquebots, des dames, pour la plupart protestantes s’octroyaient ses charmes à le vider de sa substance parfois jusqu’au sang. Il embarqua aussi avec des pirates… et finit pas déserter.

Après un bref épisode de piraterie, à laquelle il renonce par rejet des méthodes qu’il juge d’une trop grande cruauté (le massacre d’un équipage), et des tentatives de cabotage, il revient à Marseille en 1897 et abandonne définitivement la marine, miné par des fièvres qui l’accompagneront toute sa vie. Pourtant, il commençait à se former à l’océanographie avec l’espoir de devenir capitaine au long cours.

Apprenti typographe, il fréquente les milieux anarchistes et y rencontre Rose, avec qui il décide de vivre. Il lit Élisée Reclus, Pierre Kropotkine et Malatesta. Il devient assez vite militant actif et enthousiaste.

Les socialistes parlementaires de cette fin de siècle s’opposent, souvent violemment, aux libertaires du monde ouvrier. D’un côté, les uns se veulent légalistes et tentent de parvenir au pouvoir par les élections, de l’autre les anarchistes pensent que la justice sociale ne se discute pas et qu’elle se prend par la force.

Dans l’Europe de la Belle Époque, suivant la répression de la commune de Paris, des révoltés, tendant vers l’acte individuel violent pour rendre justice, tuent des rois, des politiciens, des militaires, des policiers, des tyrans, des magistrats un peu partout dans le monde. Des dizaines de militants anarchistes sont emprisonnés et certains guillotinés, pendus, etc. Les libertaires sont traqués, des hommes comme Ravachol sont condamnés à avoir la tête tranchée, mais surtout le terrorisme les rend impopulaires, ce qui nuit à leur cause.

A 19 ans, il écope de 6 mois ferme, alors qu’il a été piégé pour explosif fourni par un agent provocateur.

L’Etat le plus froid des monstres froids commence sa charge héroïque pour le broyer. Il est inscrit à l’état vert des anars à surveiller sous l’étiquette « dangereux pour l’ordre public ». Dès lors à l’embauche, un inspecteur zélé prévient le patron. « Tout cela m’aigrit et me révolta, et c’est ainsi que j’entrai en lutte ouverte contre l’autorité »

Il va alors choisir « un illégalisme pacifiste » . Adepte de la théorie anarchiste de la « reprise individuelle », il se détourne de la stratégie de la bombe et décide de devenir cambrioleur.

A 20 balais, l’esprit alerte et l’humour toujours, le 1er avril 1899, avec des compagnons, à Marseille ils détroussèrent un préteur sur gages (celui qui prête aux pauvres qui remboursent mal), de façon légale. Avec tout le tralala, grimés jusqu’à se ceindre d’une écharpe tricolore. L’accusant du recel d’une montre, ils l’arrêtent, après avoir dressé durant trois heures, sur papier à en-tête de la préfecture de police, l’inventaire de tout le matériel en dépôt, qu’ils confisquent comme pièces à conviction. L’homme est emmené menotté au palais de justice tandis que les trois individus s’esquivent, emportant un butin d’environ 400 000 francs.

Les policiers n’étaient autres que Jacob et deux compères. La France entière en rit.

Il est jugé par contumace et écope de 5 ans de cabane et 50 francs d’amende. « Alexandre Jacob, anarchiste, est devenu un illégaliste recherché. La cavale commence ».

Marius Jacob est arrêté à Toulon le 3 juillet 1899. Pour éviter cinq années de réclusion, il simule la folie : il prétend avoir des hallucinations dans lesquelles il est agressé par des jésuites.

Le 19 avril 1900, il s’évade avec la complicité d’un infirmier de l’asile d’Aix-en-Provence et se réfugie à Sète chez l’anarchiste Georges Sorel, avant de s’installer au 18 de la rue de la République à Montpellier, où il prend en gérance une quincaillerie au nom de sa maîtresse, Rose Roux.

Il peut ainsi, sans attirer les soupçons, se faire livrer des mécanismes de coffres-forts de toutes marques pour en étudier les serrures et s’entraîner à les crocheter, activité dont il devient un expert (toute sa vie d’ailleurs, il se lança en autodidacte dans des études diverses, les approfondissant jusqu’à devenir chaque fois un spécialiste de la question).

C’est à cette époque, refusant de perdre sa vie à la gagner , qu’il organise sa bande, nommée « les Travailleurs de la nuit ». Les principes en sont simples : on évite à tout prix de verser le sang, sauf pour protéger sa vie et sa liberté, et uniquement des policiers ; on ne vole que les métiers que l’on juge représentants et défenseurs de l’ordre social jugé injuste (les patrons, les juges, les militaires, le clergé), jamais les professions utiles (architectes, médecins, artistes, enseignants, etc.). Un pourcentage de l’argent volé est reversé à la cause anarchiste et aux camarades dans le besoin.

et créa une association anarchiste des Travailleurs de la nuit, adeptes de la reprise individuelle.

« Il faut une bagarre d’envergure contre le capitalisme et ses privilégiés et ne plus s’attaquer comme Ravachol, Henri et Caserio, à des symboles, mais au fondement même de l’injustice sociale : la propriété et le coffre-fort.

La marmite a fait couler le sang et le sang bourgeois se paie trop cher pour un seul individu. Avec la pince-monseigneur, en revanche, on peut vivre et propager nos idées. »

Marius Jacob fait preuve de beaucoup d’ingéniosité. Pour voir si les personnes qu’il projette de cambrioler sont chez elles, il coince des morceaux de papier dans leurs portes et passe le lendemain vérifier s’ils sont toujours en place ; c’est, de plus, un as du déguisement qui opère sous un nombre important de pseudonymes.

L’une de ces créations notoires est celle du « coup du parapluie » : un trou est pratiqué dans le plancher de l’appartement du dessus. Un parapluie fermé est ensuite glissé dans l’ouverture puis ouvert par un système de ficelles afin de récupérer les gravats lorsque ses complices agrandissent le passage. Évitant ainsi le bruit de leur chute. Il lui arriva de refermer les portes par un de ses mécanismes de ficelles et de morceaux de bois, de manière à faire croire qu’il était toujours à l’intérieur ; il assista une fois de la terrasse d’un café à un assaut en règle donné à une maison pillée dans la nuit.

On voit que son humour se donne libre cours également : il signe ses forfaits d’une carte au nom d’Attila ; il y laisse parfois des mots, comme « Dieu des voleurs, recherche les voleurs de ceux qui en ont volé d’autres. » (Rouen, église Saint-Sever, nuit du 13 au 14 février 1901). « « Sale aristo, sois heureux que nous n’ayons pas assez de temps, sans quoi ton coffre-fort serait allégé passablement. A la prochaine fois, il faut espérer que cela ira mieux ».

Après avoir fracturé l’hôtel du tabernacle d’une église, Jacob s’épanche de cette maxime : « Dieu tout puissant, recherche ton calice »

Il fait parfois preuve d’une classe inattendue dans ce milieu : cambriolant la demeure d’un capitaine de frégate, Julien Viaud, il s’aperçoit soudain qu’il s’agit de Pierre Loti, remet tout en place et laisse un de ses fameux mots : « Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire. Attila. – P.S. : Ci-joint dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. ».

Bien qu’il l’ait toujours nié, Maurice Leblanc s’inspira probablement en partie de lui pour créer, en 1905, son personnage d’Arsène Lupin.

« Alexandre Jacob, quant à lui n’est pas un justicier au sens romanesque du terme. Il ne cherche pas à réparer ici et là, quelques torts commis envers l’un ou l’autre. C’est un militant libertaire et un théoricien de l’illégalisme, comme le prouvent ses écrits et, surtout, sa fameuse déclaration « Pourquoi j’ai cambriolé », qui cherche à renverser l’ordre de la société en faveur du plus grand nombre.

Il n’est pas comme Lupin d’origine noble et bourgeoise. C’est un homme du peuple conscient et politisé, qui s’est donné un moyen de lutte contre la société capitaliste : le vol ».

On estime qu’avec des groupes de deux à quatre personnes, il commet entre 1900 et 1903 de 150 à 500 cambriolages, à Paris, en province (« Je faisais de la décentralisation ») et même à l’étranger (en Espagne où il projette de dérober la statue en or de saint Jacques à Compostelle, en Italie, en Belgique et on le signale même au Maghreb). Il met au point une pratique systématique et organisée du vol qui le fait passer du stade artisanal au niveau industriel en divisant la France en trois zones, expliquant au président du tribunal d’Amiens qu’il pratique le « déplacement de capitaux ». Par ailleurs il met au point un système de recyclage, s’alliant avec des métallurgistes et évidemment divers receleurs. Et surtout il en fait une arme politique. Il garde pour lui juste de quoi vivre, mangeant à la soupe populaire, et offre le produit de ses cambriolages à la cause, subventionnant largement la presse libertaire. Mais, s’il est un organisateur, il n’est pas un meneur, il lui manque pour cela le goût du pouvoir, lui qui refuse l’autorité.

Travailleurs de la nuit écréma et tissa une vaste toile sur tout l’hexagone, se déplaçant en train et détroussa les « parasites sociaux ». Alexandre Jacob revendiqua plus de 150 casses et vécut toujours de façon très simple, détaché des biens matériels. Les honnêtes travailleurs prenaient les décisions collectivement et reversaient au moins 10% du butin pour l’effort de propagande et de solidarité à la cause anarchiste. « Si la propriété était le vol, alors les voleurs pouvaient être des travailleurs honnêtes et hâter la révolution tout en vivant dignement des fruits de leur prétendu délictueux labeur ».

Le 21 avril 1903, une opération menée à Abbeville tourne mal. Après avoir tué un agent, blessé grièvement un autre et s’être enfuis, Jacob et ses deux complices sont arrêtés le 22 avril 1903. Sa bande est démantelée et il est jugé deux ans plus tard à Amiens pour 156 affaires.

La ville est en état de siège, hantée par les anarchistes qui tentent d’influencer le jury par des menaces. Jacob fait du procès une tribune pour ses idées, étonnant par sa truculence, son sens de la répartie, son idéalisme et son éloquence : « Je n’ai ni feu, ni lieu, ni âge, ni profession. Je suis vagabond, né à Partout, chef-lieu Nulle-part, département de la Terre. » ; « Vous savez maintenant qui je suis : un révolté vivant du produit de ses cambriolages. » ; « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. ».

Pour couvrir maintes de ses compagnes et compagnons, il prit à sa charge leurs actes.

Comme il n’est pas accusé du meurtre, il échappe à la guillotine, mais est condamné à perpétuité au bagne de Cayenne, où il arrive le 13 janvier 1906 sous le numéro de transporté 34777. Il parlera à propos du bagne de « guillotine sèche ».

Il paya de 19 ans de bagne sa vie d’engagements et d’homme, qui se voulait libre solidaire, généreux et grand partageur de la cause libertaire.

Bien que l’espérance de vie au bagne soit de cinq ans et qu’on en revienne quasiment jamais à cause du « doublage » (quand un homme est condamné de cinq à sept ans de travaux forcés, cette peine achevée, il doit rester un même nombre d’années en Guyane, s’il est condamné à plus de sept ans, c’est la résidence perpétuelle), il entretient une correspondance codée avec sa mère Marie, qui ne l’abandonnera jamais. Contrairement à la plupart des déportés, il ne boit pas, ne joue pas et n’entretient pas de relations sexuelles avec les autres détenus. Il tente de s’évader dix-huit fois et, face à l’administration pénitentiaire qui cherche à le détruire, il use de son intelligence (il étudie le droit pour venir en aide à ses compagnons ainsi qu’à lui-même). En revanche ses forces physiques sont gravement atteintes, les conditions d’internement aux îles du Salut étant extrêmement dures. Il s’entretient longuement avec Albert Londres et aide un médecin, le docteur Louis Rousseau, dont il s’est fait un ami, à écrire un livre dénonçant les horreurs du bagne.

Revenu en métropole à la suite de la campagne contre le bagne lancée par Albert Londres, il est finalement libéré en 1927. Il se fait marchand ambulant dans le Val de Loire et en Touraine. Il s’installe à Reuilly, dans l’Indre, avec sa compagne Paulette de quinze ans sa cadette, et sa mère (sa première compagne, Rose, est morte pendant son séjour à Cayenne).

« La France nouvelle et libérée lui cherche des poux fiscaux quand même. Jacob est condamné par le tribunal d’Issoudun pour non présentation de factures concernant l’achat de rouleaux de tissus. Il passe un mois en prison. Pas un bon souvenir. Mais, au fond, il s’en fout. Marie n’est plus là ».

En 1929, Jacob se présente dans les locaux du journal Le Libertaire dirigé par Louis Lecoin. Les deux hommes se ressemblent et se lient d’amitié. Si Jacob ne reprend pas ses activités lucratives, il s’investit dans la propagande. Après les combats de soutien pour les objecteurs de conscience et pour Sacco et Vanzetti, les libertaires apportent leur soutien pour empêcher l’extradition de Durruti promis à l’exécution capitale en Espagne.

En 1936, il va à Barcelone, semble-t-il dans l’espoir de se rendre utile à la Confédération Nationale du Travail espagnole (CNT), mais comprenant que c’est sans espoir, il revient sur les marchés du centre de la France, et achète en 1939 une maison à Reuilly, « Le pays où il ne se passe jamais rien ». Il s’y marie en 1939.

 

Il semble qu’il ait laissé un bon souvenir aux habitants de la commune : sa maison et sa tombe y font aujourd’hui partie des sites à visiter.

En octobre 2004, une impasse est baptisée à son nom, une exposition lui est consacrée à l’Office du tourisme en novembre et un musée Marius Jacob est ouvert en 2012.

Le 28 août 1954, il organise un goûter pour neuf enfants pauvres de la commune puis , après les avoir ramenés chez eux en voiture et en klaxonnant, il s’empoisonne. Il se fait à lui et à son vieux chien, Négro, une injection de morphine après avoir bouché les orifices de la pièce et bloqué le tirage d’un poêle à charbon, laissant le dernier de ses fameux mots : « (…) Linge lessivé, rincé, séché, mais pas repassé. J’ai la cosse (flemme). Excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté de la paneterie (pièce du pain). À votre santé. ».

« Apprécier le plaisir qu’il y a de partir en bonne santé, en faisant la nique à toutes les infirmités qui guette la vieillesse. Elles sont toutes là réunies ces salopes prêtes à me dévorer. J’ai vécu, je puis mourir ».

« Des Jacob il en faudrait beaucoup actuellement ».


Les dessins sont issus de cette BD que je vous conseille (avec un dossier en fin d’histoire) : Alexandre Jacob – Journal d’un anarchiste cambrioleur, Vincent Henry, Gaël Henry, Sarbacane, 2016

Sauf les couvertures Max Fridman, No pasaran, Giardino, Glenat, 1999 et L’art de voler, Antonio Altarriba, Kim, Denoel, 2017 et la couverture et l’extrait de Forçats, Le prix de la liberté, Pat Perna, Fabien Bedouel, Arenes, 2017 (dont je prendrais certainement le temps de vous parler un de ces jours car elle vaut le coup)

Les photos ont été trouvées sur le net ou dans les sources du texte :

 

 

 

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