đŸ—Żïž Les Pieds NickelĂ©s đŸ—Żïž

Je viens de me replonger avec délice dans les aventures des Pieds-Nickelés.

Bien que connus, on peut rappeler que l’histoire met en scĂšne trois personnages principaux, Croquignol, Filochard et Ribouldingue, trois petits filous, Ă  la fois escrocs, hĂąbleurs et indolents1 , sans oublier le cĂŽtĂ© anarchiste qui est important.

Comme pour Zig et Puce et Alfred2 ce furent mes premiĂšres lectures de BD. Elles Ă©taient chez ma grand-mĂšre et je n’ai pu en sauver des brocanteurs et EmmaĂŒs venus tout vider que deux volumes de Louis Forton des annĂ©es 30. Et c’est une joie encore aujourd’hui des sentir, des toucher (avec prĂ©caution) et de les relire (mĂȘme si le texte en dessous est un peu fastidieux).

À l’époque, selon la volontĂ© des Ă©diteurs, Les Pieds nickelĂ©s est d’abord une bande dessinĂ©e dans la tradition « française » : du texte typographiĂ© raconte l’histoire sous chaque dessin. Louis Forton doit se battre pour obtenir de faire une bande dessinĂ©e plus dynamique, comme les bandes dessinĂ©es amĂ©ricaines oĂč les personnages s’expriment par des « bulles ».

Au dĂ©but de leur « carriĂšre », les Pieds nickelĂ©s se heurtent sans cesse aux forces de l’ordre dans des aventures oĂč ils ont rarement le dessus. Peu Ă  peu, la bande dessinĂ©e rencontrant un succĂšs grandissant, les Pieds nickelĂ©s prennent de l’envergure et de l’audace. Ils se frottent dĂ©sormais aux grands de leur Ă©poque, le prĂ©sident de la RĂ©publique, le roi d’Angleterre et le Kaiser.3

Avec la PremiĂšre Guerre mondiale le ton change, les Français sont mobilisĂ©s et les personnages de bande dessinĂ©e sont eux aussi mis Ă  contribution. Si la conventionnelle BĂ©cassine s’implique dans le conflit, il n’allait pas de soi que nos trois lascars furent aussi de la partie ! Car leur pĂšre le dessinateur Forton Ă©tait plutĂŽt antimilitariste… Mais il subit la pression de ses Ă©diteurs, les frĂšres Offenstadt, juifs d’origine allemande accusĂ©s par certains d’espionnage et de dĂ©moralisation de l’opinion… Il est urgent pour les Ă©diteurs de donner des gages, et c’est pourquoi les si subversifs Pieds-NickelĂ©s vont soutenir l’effort de guerre. Le 10 dĂ©cembre 1914, L’Epatant annonce : « Nos trois sympathiques Pieds-NickelĂ©s, Ribouldingue, Filochard et Croquignol, ne connaissant que leur devoir de Français, se sont engagĂ©s dans l’armĂ©e des combattants sans attendre leur ordre de mobilisation et les Boches apprennent Ă  leurs dĂ©pens ce que vaut un loustic parisien. Patience, amis lecteurs, bientĂŽt vous rirez et applaudirez Ă  la lecture de leurs exploits ». C’est chose faite dĂšs janvier 1915, les Pieds-NickelĂ©s se sont trouvĂ©s dans le Boche un nouvel ennemi, sot et balourd, qui leur permet de mettre en place coups fumants de plus en plus improbables et spectaculaires ! Le but est avant tout de faire rire le poilu et l’arriĂšre sur le dos de l’ennemi. Les trois voyous deviennent des symboles de la malice française, mais aussi de sa gĂ©nĂ©rositĂ© (ils versent par exemple aux veuves ce qu’ils ont subtilisĂ© aux Boches). CachĂ©s dans des meules de foin, camouflĂ©s en arbres dans des troncs creux, capturant les Allemands comme des grives avec des piĂšges Ă  grille, s’emparant d’un officier ennemi en le pliant dans sa tente… Les rois de la dĂ©brouille, de l’ingĂ©niositĂ© et de systĂšme D mĂšnent une guerre impitoyablement drĂŽle aux mangeurs de choucroute !4

Louis Forton a continuĂ© Ă  dessiner les Pieds nickelĂ©s jusqu’à sa mort en 1934, date aprĂšs laquelle la sĂ©rie sera reprise par Aristide PerrĂ© puis Albert Badert. Il faudra nĂ©anmoins attendre sa reprise par Pellos en 1948 pour que les Pieds nickelĂ©s renouent avec le succĂšs.5

J’ai donc « Les Pieds nickelĂ©s en AmĂ©rique » et « La vie est belle », tous deux parus en 1933.

Si je prends le premier ils montent une fausse fausse traversĂ©e de l’Atlantique Ă  bord d’un avion nommĂ© le Point d’exclamation. Cela fait rĂ©fĂ©rence au Point d’interrogation, l’avion de Costes et Bellonte qui furent les premiers en 1930 Ă  traverser l’Atlantique dans le sens Paris-New York (trois ans plus tĂŽt Lindbergh l’avait fait dans l’autre sens. Il mirent 37 heures et 18 minutes pour faire cela.6

Mais revenons Ă  nos amis ils ont dĂ©cidĂ© de faire mieux que cela. Si Filochard s’envole bien de Normandie, Croquignol (dĂ©guisĂ© en Filochard) est dĂ©jĂ  parti pour New York en bateau et fera semblant d’atterrir aprĂšs un faux vol de 5 heures 56 minutes dans un avion identique, donnant l’impression de pulvĂ©riser le prĂ©cĂ©dent record.

Le trio va Ă©voluer pour la troisiĂšme fois de leur histoire aux États-Unis. Rappelons que le premier sĂ©jour des Pieds nickelĂ©s en AmĂ©rique se situe de mai 1921 Ă  janvier 1924 sur scĂ©nario de Pierre Desclaux, le second en 1927.7

Ils seront trafiquants d’alcool puis tueurs au service du gangster Jim le Borgne. Mais ils n’apprĂ©cient pas l’idĂ©e de tuer quelqu’un. Alors ils tirent en l’air mais la personne s’écroule quand mĂȘme. Ils sont atterrĂ©s d’avoir pu tuer quelqu’un. En fait ce n’était qu’un leurre et qu’une Ă©preuve pour rentrer dans le gang.

Ils finiront condamnĂ©s Ă  la chaise Ă©lectrique, mais Croquignol arrivera Ă  modifier l’installation et ils pourront ainsi s’enfuir.

Il est Ă  notĂ© que leur cĂŽtĂ© anar et le style de Louis Forton a marquĂ© les esprits. Ainsi dans les annĂ©es 80 quand Phil Casoar et StĂ©phane Callens ont voulu raconter l’histoire vĂ©ridique (et Ă©patante) de l’anarchiste BenoĂźt Broutchoux ils ont repris le style de Louis Forton avec le texte narratif en dessous de chaque image.

Cet anarcho-syndicaliste a conduit la grĂšve dans les mines aprĂšs la catastrophe de « CourriĂšres » en 1906.8

Et c’est particuliĂšrement rĂ©ussi je trouve. (la BD est Ă©puisĂ©e je l’ai trouvĂ©e d’occasion).

AprĂšs guerre, en 1948, l’éditeur Georges Offenstadt propose Ă  Pellos de reprendre les Pieds NickelĂ©s. Pellos accepte Ă  condition qu’on lui laisse la bride sur le cou. RĂ©sultat, les anarchistes de Forton reçoivent une pĂ©taradante dĂ©charge d’adrĂ©naline. Pendant plus de 30 ans, les Pieds NickelĂ©s vont connaĂźtre d’Ă©bouriffantes aventures. Il leur donnera leur caractĂ©ristiques qui sont encore les leurs aujourd’hui. Croquignol est devenu grand, mince, Ă©lĂ©gant. Filochard, c’est le petit roublard. Ribouldingue, c’est le bon gros, un peu « couillon ». « (…) J’ai choisi de leur donner une personnalitĂ© plus accrue pour chacun d’eux. Ils sont plus roublards que mĂ©chants, ils n’aiment pas les institutions (
) » dit Pellos. Le scĂ©nariste principal des Pieds NickelĂ©s fut Pierre Colin (1913-1983), alias Montaubert, dont la profession initiale Ă©tait… juge de paix ! Sans doute trouva-t-il dans son mĂ©tier de multiples exemples de coups fumeux pour les Pieds NickelĂ©s.9

Comme Ă  l’Ă©poque de Forton nos amis voleront les riches

rouleront les flics

et ridiculiseront les politiques, comme ici reprenant Ă  leur maniĂšre l’affaire de la Garantie fonciĂšre. Pour les plus jeunes on peut rappeler que c’est une affaire politico-financiĂšre rĂ©vĂ©lĂ©e en 1971, et qui met au grand jour les relations frauduleuses entre une sociĂ©tĂ© civile immobiliĂšre, La Garantie fonciĂšre, et le dĂ©putĂ© gaulliste AndrĂ© Rives-HenrĂżs, entraĂźnant la dĂ©mission de ce dernier et l’intervention de la COB. Les mĂ©dias dĂ©noncent l’affairisme du pouvoir en place et lancent la fameuse formule de l’« État-UDR ». Le scandale Ă©clate sous la prĂ©sidence de Georges Pompidou, dans une pĂ©riode de modernisation frĂ©nĂ©tique et de prospĂ©ritĂ© comme la France n’en a pas connue depuis le Second Empire. Pour cela, sans doute, le scandale sera assez vite oubliĂ©.10

Mais aussi ils imiteront le prĂ©sident Giscard qui s’invitait Ă  dĂźner chez le bon peuple, ils trouveront ainsi un moyen de manger Ă  pas cher voire mĂȘme d’escroquer les gros bourgeois qui sont trop contents de se faire bien voir du prĂ©sident.

Mais en 2004, par la magie des deux mots « domaine public », les trois escrocs retrouvent les honneurs de l’actualitĂ©. Louis Forton mort en 1934, les 70 annĂ©es d’attente rĂ©glementaires sont bel et bien enterrĂ©es et l’exploitation de l’Ɠuvre n’est plus rĂ©servĂ©e aux seuls ayant droits du crĂ©ateur. Les habituĂ©s des prĂ©toires auront reconnu l’article L.123-1 du Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle. Evidemment, certains objecteront que les Pieds NickelĂ©s qui sont imprimĂ©s dans l’inconscient collectif ne sont pas ceux de Forton mais ceux de RenĂ© Pellos (auteur de la sĂ©rie de 1948 Ă  1981) et ils auront raison. Il faut dire que les rĂ©citatifs surmontĂ©s d’une vignette caractĂ©ristiques de l’Ɠuvre de Forton sont aujourd’hui quelque peu indigestes. Mais la loi est dure et c’est la loi (cocasse pour des hĂ©ros qui ont toujours cherchĂ© Ă  la contourner), c’est bien la mort du crĂ©ateur qui est prise en compte.11

Et mĂȘme s’il y eut des procĂšs (certains Ă©diteurs avaient dĂ©posĂ© la marque « Pieds-nickelĂ©s») en 2011 le TGI de Paris confirme que Les Pieds NickelĂ©s sont bien dans le domaine public mais pas les Ɠuvres ultĂ©rieures de Pellos qui appartiennent toujours Ă  Ventillard et dĂ©clare « frauduleux » les dĂ©pĂŽts des marques faites par Ventillard sur Les Pieds NickelĂ©s et annule les marques « Les Pieds NickelĂ©s », « Le Journal des Pieds NickelĂ©s » et « Pieds NickelĂ©s Magazines ». Une dĂ©cision rare mais qui rĂ©soudrait le problĂšme ici de la fragilitĂ© du domaine public face au droit des marques.12

Il y a donc eu plusieurs reprises des Pieds Nickelés depuis.

Par Trap & Oiry

Par Riche & Souchar

Et par Corteggiani, HerlĂ© & Bonaventure, dans un style «gouailleur» proche de Pellos, mĂȘme si le dessin est plus contemporain.

Je ne parlerai que de cette derniĂšre, Ă©tant la seule que je possĂšde et n’ayant pas lu les autres. Je l’ai particuliĂšrement apprĂ©ciĂ©e car elle est conforme, bien que modernisĂ©e dans le contexte, Ă  l’esprit anar et un peu truand des trois personnages, n’hĂ©sitant pas Ă  rouler dans la farine les hommes politiques. Voici ce qu’en dit le scĂ©nariste François Cortegianni :

Avec le camarade HerlĂ©, le gĂ©niteur du formidable Lobo Tommy qui paraissait dans feu Pif-Gadget, nous sommes des dingues de Louis Forton et de ses Pieds NickelĂ©s qui surent en leur temps retrousser les jupons de la rĂ©publique, et balancer hommes politiques, puissants et autres nuisibles, cul par dessus tĂȘte.

AprĂšs un galop d’essai de deux pages dans l’ultime numĂ©ro de Pif-Gadget, voici les premiĂšres planches de notre premier album de ce trio d’anars bon teint.13

François Corteggiani en plus d’ĂȘtre un scĂ©nariste prolixe est un dessinateur original (il dessine Pif dans l’Huma sous le pseudo de Kort) et il livre aux dessinateurs ses scĂ©narios sous forme dessinĂ©e (Cauvin fait aussi cela, avec moins de talent pour le dessin Ă  mon avis), j’adore ce style de dessins, voici ce que cela donne. (On notera dans la premiĂšre case deux marcheurs anodins qui ne le sont pas tant que cela, ainsi que le prisonnier qui s’Ă©vade 😉 ) 

 

 


1     https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Pieds_nickelés

2     http://zigpucealfred.baylot.org

3     https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Pieds_nickelés

4     http://www.histoire-pour-tous.fr/bandes-dessinees/75-histoire/4681-les-pieds-nickeles-sen-vont-en-guerre-bd.html

5     https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Pieds_nickelés

6     https://fr.wikipedia.org/wiki/Dieudonné_Costes

7     http://bdzoom.com/120721/patrimoine/l’epatant-d’avant-guerre-premiere-serie-1908-1937-cinquieme-partie/

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