Anarchisme & non-violence

EXTRAITS D’UN ARTICLE DE XAVIER BEKAERT SUR ALTERNATIVE LIBERTAIRE


[…]

La violence ne serait-elle pas […] contraire Ă  l’idĂ©e mĂȘme de rĂ©volution ? Est-ce que la non-violence n’apporterait pas justement une solution au problĂšme de la fin et des moyens ?

Pour moi, une rĂ©volution rĂ©ellement libertaire ne peut aboutir par la violence et ceci pour les mĂȘmes raisons que celles invoquĂ©es par les anarchistes lorsqu’ils critiquent l’utilisation de structures autoritaires pour faire aboutir la rĂ©volution.

[…]

Parmi les rĂ©volutionnaires les deux justifications les plus largement rĂ©pandues de l’usage de la violence comme moyen d’action sont les suivantes :

– La premiĂšre pourrait se rĂ©sumer en la fin justifie les moyens. Puisque la fin est juste, tous les moyens sont bons pour la faire aboutir, mĂȘme si ceux-ci paraissent en contradiction avec le but poursuivi. Une guerre civile entre oppresseurs et opprimĂ©s est inĂ©vitable car les oppresseurs ne cesseront jamais leur domination s’il n’y sont pas contraints par la force. Pour faire triompher la rĂ©volution, il s’agit donc d’Ă©craser les oppresseurs et de remplacer l’ancien systĂšme politique par celui dĂ©cidĂ© par les rĂ©volutionnaires, quitte au dĂ©but Ă  l’imposer par la force.

– La deuxiĂšme forme de lĂ©gitimation de l’usage de la violence est la lĂ©gitime dĂ©fense envers la rĂ©pression. Comme la rĂ©pression contre-rĂ©volutionnaire ne manquera hĂ©las jamais de se faire sentir, la violence paraĂźt inĂ©vitable. Elle ne serait donc plus un choix dĂ©libĂ©rĂ© de la part de ceux qui mĂšnent les luttes mais un simple moyen de dĂ©fense contre la rĂ©action, qui porterait alors la responsabilitĂ© morale de cette violence puisque c’est elle qui en est l’origine.

Avec l’Ă©chec et l’effondrement du communisme, la premiĂšre justification de la violence rĂ©volutionnaire est presque totalement tombĂ©e en dĂ©suĂ©tude, heureusement. Tant de massacre ont Ă©tĂ© commis au cours de ce siĂšcle au nom d’un monde meilleur sans que ce dernier n’arrive, qu’il ne reste plus grand monde pour soutenir qu’il suffira d’une bonne hĂ©catombe de mĂ©chants oppresseurs que pour que l’Ăąge d’or descende sur terre.

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Plus il y a de violence, moins il y a de rĂ©volution. Cette phrase est de BarthĂ©lĂ©my de Ligt, un grand pacifiste libertaire hollandais, qui a toujours luttĂ© contre toutes les formes de guerres, horizontales (= entre les nations) ou verticales (= entre les classes). En effet, « pour qu’on puisse la considĂ©rer comme ayant rĂ©ussi, il faut qu’une rĂ©volution soit l’accomplissement de quelque chose de nouveau. Mais la violence et les effets de la violence,la violence en retour, le soupçon et le ressentiment de la part des victimes, et la crĂ©ation chez ceux qui l’ont perpĂ©trĂ©, d’une tendance Ă  employer encore plus de violence, – sont des choses hĂ©las, trop familiĂšres, trop dĂ©sespĂ©rĂ©ment non rĂ©volutionnaires. Une rĂ©volution violente ne peut rien accomplir, si ce n’est les rĂ©sultats inĂ©vitables de la violence, lesquels sont vieux comme le monde. » (Aldous Huxley, La fin et les moyens, p.28).
Toute rĂ©volution n’est que le produit des moyens employĂ©s pour la faire aboutir. Les rĂ©volutions recourant Ă  la violence engendreront donc toujours d’autres violences, de la mĂȘme maniĂšre que l’usage de l’État autoritaire pour aboutir Ă  la libĂ©ration de l’homme n’a jamais abouti qu’Ă  perpĂ©tuer sa domination

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Aucune forme de libĂ©ration ne pourra jamais provenir de la violence, elle est de par sa nature mĂȘme opposĂ©e Ă  la libertĂ©. Elle dĂ©truit ceux qui en sont les victimes mais elle asservit aussi ceux qui en font usage car celui qui a fait usage de la violence pour triompher ne pourra jamais s’en dĂ©barrasser, il devra toujours frapper plus fort ceux qu’il veut dominer.

La fin ne pourra jamais justifier les moyens car, au contraire, ce sont les moyens qui indiquent et révÚlent toujours la fin.

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On peut tenter d’examiner l’autre argument utilisĂ© dans la pratique rĂ©volutionnaire pour justifier le recours Ă  la violence : la lĂ©gitime dĂ©fense. Ce n’est pas du droit de chacun de se dĂ©fendre lors d’une agression directe de sa personne dont il est question ici (la quasi totalitĂ© des non-violents reconnaissent d’ailleurs la lĂ©gitimitĂ© de ce droit en cas d’extrĂȘme nĂ©cessitĂ©), mais de l’utilisation politique de ce droit pour lĂ©gitimer l’utilisation de la violence en prĂ©textant une simple rĂ©sistance Ă  l’oppression de l’État.
La lĂ©gitimation de la violence par l’appareil d’État constitue un des fondements de celui-ci. Le sociologue Max Weber dĂ©finit mĂȘme l’État comme « une communautĂ© humaine qui, dans les limites d’un territoire dĂ©terminĂ©, (…) revendique avec succĂšs pour son propre compte le monopole de la violence physique lĂ©gitime ».

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En temps de paix, ce sont uniquement les membres de sa police et de son armĂ©e qui sont les bĂ©nĂ©ficiaires et les tenants de cette lĂ©gitimation. En temps de guerre, cette lĂ©gitimation de la violence physique peut s’Ă©tendre Ă  l’ensemble des citoyens. L’assassinat devient alors lĂ©gal : il s’agit de « dĂ©fendre la Patrie ». Pour l’État, il y a donc deux formes de violence : une violence illĂ©gitime et illĂ©gale, celle des citoyens (en temps de paix), et une violence lĂ©gitime et lĂ©gale, la sienne, c’est-Ă -dire celle de ses reprĂ©sentants. C’est sur cette contradiction ignoble de l’État que se basent la plupart des rĂ©volutionnaires violents pour se lĂ©gitimer. Leur violence ne serait qu’une rĂ©action, un moyen de lĂ©gitime dĂ©fense vis-Ă -vis de celle de l’État. En se fondant sur la violence lĂ©gale de l’État (considĂ©rĂ©e comme illĂ©gitime cette fois), pour justifier leur propre violence (dĂšs lors devenue lĂ©gitime Ă  leurs yeux), comment ne se sont-ils pas rendu compte que par lĂ  ils ne faisaient que fonder leur propre contradiction, image inversĂ©e de celle de leurs ennemis oppresseurs.

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Toute violence reste toujours une violation de l’individu. Toute violence est domination, oppression d’un homme par un autre.

Et puis, en supposant que l’on ait recours Ă  la violence uniquement comme moyen de dĂ©fense Ă  la rĂ©pression, Ă©tant donnĂ© que cette derniĂšre se fera immanquablement sentir tĂŽt ou tard, on est donc amenĂ© Ă  considĂ©rer la violence comme inĂ©vitable. Toute rĂ©volution devrait donc nĂ©cessairement ĂȘtre fondĂ©e, mĂȘme partiellement, sur la violence.

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La non-violence n’est ni la passivitĂ©, ni la rĂ©signation. La non-violence est indissociable de la rĂ©sistance. Elle possĂšde une double signification, chacune d’entre elle Ă©tant indissociable de l’autre : refus de la violence d’une part, mĂ©thode pour agir contre la violence d’autre part. La non-violence ne se limite pas Ă  ne pas user de la violence, elle consiste rĂ©ellement Ă  combattre la violence, mais sans recourir Ă  elle.

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Le point d’appui de la non-violence est la conscience morale de l’agresseur ou du moins du public qui l’environne. La non-violence exerce des sĂ©vices mais ils sont d’ordre moral, la non-violence est une arme, mais la seule arme humaniste qui soit, parce qu’elle rend plus humains Ă  la fois ceux qui la manient et ceux qui en subissent le choc.

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La non-violence n’est pas une forme de puritanisme moral qui jetterait l’anathĂšme sur toute personne usant de la violence, dans quelque circonstance que ce soit.

[…] Pour Gandhi, […] la non-violence Ă©tait infiniment supĂ©rieure Ă  la violence, mais cette derniĂšre Ă©tait infiniment supĂ©rieure Ă  la lĂąchetĂ©.

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Si la non-violence a prouvĂ© son efficacitĂ© comme moyen de rĂ©sistance Ă  la rĂ©pression, mĂȘme sous des rĂ©gimes dictatoriaux, le cas de l’extermination oblige Ă  une rĂ©flexion sur les limites de l’action non-violente. En effet, « rĂ©primer une population ce n’est pas vouloir l’anĂ©antir. La rĂ©pression a gĂ©nĂ©ralement pour but de rendre plus facile l’exploitation d’un groupe ou d’une sociĂ©tĂ©, au pire sa mise en esclavage, jamais son extermination. Si l’action non-violente peut, face Ă  la rĂ©pression, disposer d’une marge de manƓuvre, c’est parce que celui qui rĂ©prime conserve l’intention d’utiliser celui qui est rĂ©primĂ©. L’extermination est un processus d’une toute autre nature, rĂ©pondant Ă  des considĂ©rations idĂ©ologiques et non Ă©conomiques : on ne peut exploiter ce qu’on dĂ©truit » (C. Mellon et J. Semelin, La non-violence, p.94).

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La non-violence peut ĂȘtre un moyen trĂšs efficace de rĂ©sistance Ă  la rĂ©pression, mĂȘme dans des rĂ©gimes dictatoriaux, car elle arrive, plus facilement qu’en cas de rĂ©sistance violente, Ă  crĂ©er la division chez l’ennemi et Ă  obtenir le soutien de l’opinion publique. Cette grande force rĂ©side dans le fait que « l’engagement de ne pas recourir Ă  la violence crĂ©e un climat psychologique trĂšs particulier, puisque les agents chargĂ©s de mettre en Ɠuvre la rĂ©pression ne craignent pas pour leur vie, alors que la lutte armĂ©e provoque au contraire chez eux, en raison du danger qu’ils courent, un renforcement de la « solidaritĂ© de corps ». Une lutte sans arme favorise donc dans le camp adverse, des contradictions internes qui, dans d’autres circonstances, resteraient potentielles. L’action non-violente utilise Ă  son profit les contradictions qu’elle perçoit chez l’ennemi, que ce soit au niveau de ses dirigeants ou de ses exĂ©cutants » (C. Mellon et J. Semelin, La non-violence, p.65).

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Tout pouvoir, mĂȘme quand il s’impose d’abord par la violence des armes, ne peut dominer et exploiter durablement une sociĂ©tĂ© quelconque sans la collaboration — active ou rĂ©signĂ©e — de la majeure partie de ses membres, et donc, par leur docilitĂ©, les peuples opprimĂ©s contribuent directement Ă  leur oppression. Vladimir Boukovski : […] : « Le pouvoir naĂźt de la docilitĂ© de l’homme, du fait qu’il accepte d’obĂ©ir »

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On peut se demander si tant que la violence semble indispensable Ă  la rĂ©volution sociale, cela n’indique justement pas que les mentalitĂ©s ne sont pas encore suffisamment prĂ©parĂ©es Ă  la rĂ©volution libertaire intĂ©grale. Cette derniĂšre remarque ne doit certainement pas inviter Ă  la passivitĂ© et Ă  postposer sans fin la rĂ©volution car, au contraire, nous devons la faire dĂšs maintenant, ici, dans le quotidien, partout, en la vivant par les idĂ©es et par les actes.

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La non-violence me semble une mĂ©thode adĂ©quate pour arriver Ă  la rĂ©volution Ă©galement car, tout d’abord, de par sa nature mĂȘme, elle est une libĂ©ration puisqu’elle permet de se libĂ©rer du cercle de la violence et de la violence en retour, et enfin la non-violence est dĂ©jĂ  une rĂ©volution en soi puisqu’elle tranche de maniĂšre dĂ©libĂ©rĂ©e et radicale avec la sociĂ©tĂ© dans laquelle nous vivons, dont la violence constitue un des fondements.

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EXTRAITS D’UN ARTICLE DE XAVIER BEKAERT SUR ALTERNATIVE LIBERTAIRE


Xavier Bekaert – Editions Alternative Libertaire – Editions du Monde Libertaire – 80 pages – 2005 – 5 euros

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