Mort de Jaurès: l’assassin acquitté

EXTRAITS D’UN ARTICLE DE CHARLES SYLVESTRE (HUMANITÉ 2011) SUR LE SITE JAURES


Raoul Villain, assassin de Jaurès le 31 juillet 1914, est acquitté le 29 mars 1919 par onze voix sur douze, un juré ayant même estimé qu’il avait rendu service à sa patrie : « Si l’adversaire de la guerre, Jaurès, s’était imposé, la France n’aurait pas pu gagner la guerre. » La veuve de Jaurès est condamnée aux dépens (paiement des frais du procès).

Le 14 mars 1919, soit quinze jours plus tôt, le 3e conseil de guerre de Paris, juridiction militaire, condamnait à la peine de mort Émile Cottin, l’anarchiste qui avait blessé de plusieurs balles Clemenceau le 19 février précédent.
[…]

Ce scandaleux verdict, on a pu l’attribuer au jury composé exclusivement de « bourgeois » mais le mal était plus profond, plus politique, plus moral. On peut le résumer en quelques mots : puisque tous les débats tournèrent autour du patriotisme, celui de la victime et celui de l’assassin, Villain pouvait être présenté par ses défenseurs comme un patriote sujet à un « moment d’égarement ».

L’institution judiciaire elle-même a permis cette manipulation. D’abord en acceptant le report du procès prévu en 1915, à la demande de l’accusé lui-même. Et que dit Villain, dans sa lettre, qui se donne déjà, avec perversité, le beau rôle patriotique ? Que le procès risque de troubler l’union sacrée de la guerre en cours. À l’ouverture des assises, le président dira au prévenu : « Vous êtes un patriote Villain », lui reprochant de ne pas avoir « pensé » aux conséquences de son geste pour un pays qui avait besoin d’union. L’idée est reprise jusque dans le réquisitoire par l’avocat général, demandant « une condamnation, mais une condamnation atténuée ».

Le vice du procès vint aussi, paradoxalement, du « camp » de Jaurès. On était en 1919, au lendemain de la guerre « victorieuse » contre « l’ennemi » allemand. René Viviani, le président du Conseil de juillet 1914, dans son témoignage, enrôle Jaurès dans l’union sacrée. Et même Pierre Renaudel, désormais à la tête de l’Humanité, dit de son prédécesseur : « Il eût fait rayonner notre politique de guerre. » L’important était, face à la calomnie du « traître » opposé à la guerre, de rendre à Jaurès et aux siens leur « honneur de Français » !

Il restait à Alexandre Zévaes, l’avocat de Villain, le « renégat socialiste », à glisser cette perfidie : si les socialistes eux-mêmes ne s’accordent pas sur le patriotisme de Jaurès, au titre de son refus de la guerre, pourquoi son client n’aurait-il pas eu droit, sous la pression d’une presse déchaînée contre le pacifisme, à sa propre « interprétation » ?
Ainsi Jaurès fut-il tué symboliquement une deuxième fois. Avec cette chose incroyable : en six jours d’audience, personne pratiquement ne rappela les millions de pauvres morts. Après « l’union », c’est la guerre qui était devenue sacrée. Il ne faudra pas longtemps pour que le réveil s’avère douloureux, confirmant la mise en garde de Jaurès : « Si la patrie ne périssait pas dans la défaite, la liberté pourrait périr dans la victoire. »


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