Solidarité, générosité, charité, fraternité et revenu de base

Salauds de pauvres !

Claude Lévi-Strauss montre (Tristes tropiques) à quel point la pauvreté se vit au rapport à l’autre, nanti ou riche, ou disposant de moyens incomparables.1

Le Littré nous dit que « pauvre » vient du latin pauper ou pauperus, que les étymologistes décomposent en pauca pariens : produisant peu. Cela place donc le pauvre en rapport avec la société qui l’abrite. Sous cet angle de vue, le pauvre devient un infécond, inutile au groupe.

George Duby (Guerriers et paysans, Gallimard, 1978) montre qu’une rupture se forme vers la fin du XIIe siècle. Au fur et à mesure que le travail acquiert un statut de légitimation sociale, les pauvres, s’ils bénéficient toujours de la charité, sont de plus en plus considérés comme seuls responsables de leur situation. Bientôt, jugés dangereux, ils seront exclus du groupe social, souvent urbain.1 Souvent ils étaient repoussés dans les « banlieues » c’est à dire « mis au ban à une lieue de la ville » ou dit encore autrement avaient interdiction d’approcher à moins d’une lieu de la ville.

De tous ces « povres gens » (comme on disait auparavant) chassés des campagnes par les catastrophes naturelles ou la famine, seuls les estropiés, les malades, les vieillards, les veuves, les orphelins, mis dans l’incapacité de travailler forment le groupe des pauvres « authentiques » secourus et admis à l’asile ou dans les hôpitaux. Ainsi commence donc à s’installer dans les mentalités un mépris du pauvre, sans travail, sans famille, voué le plus souvent à la délinquance.1

Au XVIII° siècle, le travail ou plutôt l’absence de travail est clairement conçue comme la cause première de la pauvreté. Montesquieu, par exemple écrit : « Un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas » (Esprit des lois, XXIII, 29).1

Malthus estime que si le nombre des ouvriers s’accroît de façon sensible, les salaires doivent diminuer afin de « rétablir naturellement un équilibre ». Pour Ricardo et Malthus, il est tout à fait « naturel » qu’il y ait une classe pauvre, indigente. Dans son « Essai sur le principe de population », Malthus mettra en garde contre la tendance des populations les plus pauvres à s’accroître, il proposera donc de mettre en oeuvre « une contrainte morale », visant à stopper cet accroissement par l’abstinence.1

Pour Karl Marx La « paupérisation » est inhérente au capitalisme. L’ accroissement de l’écart entre le « capital constant » – constitué par des machines de plus en plus soumises au progrès technique – et le « capital variable » – constitué par les ouvriers – entraîne fatalement l’existence d’une classe d’exclus du monde du travail, de plus en plus nombreuse et de plus en plus pauvre et que le capitalisme entraîne irrésistiblement les ouvriers vers le bas, en raison de la dynamique du système et de la division du travail.1

On voit bien que le risque de l’accroissement massif d’une véritable « classe pauvre » ne soit un terrain sensible aux discours populistes comme ce fut le cas dans l’Allemagne de l’après 1929.1

Solidarité

La solidarité n’est souvent qu’une générosité qui n’ose pas dire son nom (par exemple quand on donne de l’argent à une organisation humanitaire) ou qui ne sait se manifester que sous la contrainte (par exemple quand on crée un Impôt de Solidarité sur la Fortune).2

Solidaire vient du latin solidus. Dans un corps solide, les différentes parties sont solidaires en ceci qu’on ne peut agir sur l’une sans agir aussi sur les autres. Par exemple dans un moteur: deux pièces, même séparées l’une de l’autre, sont solidaires si elles ne peuvent bouger qu’ensemble. La solidarité est une dépendance réciproque. C’est ce qui donne son sens, dans le latin juridique, à l’expression « in solido », qui signifie en bloc ou pour le tout. Des débiteurs sont solidaires quand chacun peut être tenu pour responsable (au cas où les autres s’avéreraient insolvables) de la totalité de la somme empruntée. Les époux sont financièrement solidaires : responsables, ensemble et pour le tout, de ce qui peut leur arriver, même séparément, ou de ce que peut faire, même seul, l’un d’entre eux.2

Deux individus sont objectivement solidaires, si ce qu’on fait à l’un agit aussi, inévitablement, sur l’autre (par exemple parce qu’ils ont les mêmes intérêts), ou si ce que l’un fait engage également le second. C’est ce qui fonde le syndicalisme chacun y défend ses intérêts, mais en défendant aussi ceux des autres. C’est ce qui fonde le mutualisme, spécialement face au danger.2

Générosité

Faire preuve de générosité, c’est agir en faveur de quelqu’un dont on ne partage pas les intérêts : vous lui faites du bien sans que cela vous en fasse à vous, voire à vos dépens ; vous le servez sans que cela vous serve. Par exemple quand vous donnez quelques euros au SDF qui fait la manche il a ces quelques euros et les avez en moins. Ce n’est pas solidarité, c’est générosité. Après cet acte de générosité le SDF n’en reste pas moins SDF pour autant.2

Charité

C’est l’amour désintéressé du prochain. Comme le prochain, par définition, c’est n’importe qui, la charité, dans son principe, est universelle. À ne pas confondre avec la philanthropie, qui est l’amour de l’humanité, autrement dit d’une abstraction. La charité ne porte que sur des individus, dans leur singularité, dans leur concrétude, dans leur fragilité essentielle. C’est aimer n’importe qui, mais en tant qu’il est quelqu’un ; c’est se réjouir de l’existence de l’autre, quoi qu’il soit mais tel qu’il est.2

Ce qui nous en sépare est le moi egocentrique, qui ne sait aimer que soi (égoïsme) ou pour soi (concupiscence). Cela indique le chemin. « Aimer un étranger comme soi-même », écrit Simone Weil, « implique comme contrepartie : s’aimer soi-même comme un étranger. » On a raison de dire que Charité bien ordonnée commence par soi-même, mais on le prend ordinairement à contresens. La charité commence quand on cesse, si c’est possible, de se préférer.2

Fraternité

Une fois de plus l’étymologie va se révéler éclairante. Le mot « frère » dérive du latin frater qui désigne tout membre de l’espèce humaine, de la « famille humaine » ou d’une famille, d’un groupe (confrère). Cela vient de l’indo-européen « bhar », porter, se porter les uns les autres (supporter, au sens de soutenir, même si parfois les frères sont difficiles à supporter). Si l’on voulait spécifier une descendance commune, il fallait ajouter l’adjectif « germain », évoquant le gerrnen, la graine. On le voit en catalan, ou le frère (de sang) se dit germà et le frère du même groupe : fra.

Dans le « Mes bien chers frères », ce sentiment de fraternité qui unit mais n’oppose-t-il pas en même temps aux « autres » qui ne seraient pas de la fraternité ? Lorsque « frère » a pour sens « membre de la famille humaine », appeler l’autre « frère » n’est qu’une tautologie. Ce terme, en fait, est utilisé pour préciser une attitude face à l’autre, attitude fondée sur le constat d’un lien. Ce lien, bien sûr, est biologique, créé par la possession d’un patrimoine génétique en partie commun. Il est aussi, et surtout, culturel, créé par la possible intervention de chacun dans la réalisation de la personne de l’autre. Lorsque je dis : « Tu es mon frère », je fais le constat de la présence de l’autre dans le tissu des liens qui me permettent de devenir moi.3

Tout humain que j’exclus des liens que je tisse est une source dont je me prive. Le rêve est donc de n’exclure personne, la « fraternité universelle » correspond à un réseau d’échanges étendu à tous mes semblables. La mise en commun, la paix, l’harmonie, sont des structures de relations favorables à la mise en place d’un tel réseau. Elles découlent d’une attitude indispensable : le respect.3

« Mon passé me rend frère de tout. » Cette affirmation correspond d’abord à ma réalité biologique. Dans cette optique, mon passé c’est ma généalogie; si elle est reconstituée sur six millions d’années jusqu’à l’origine du genre Homo, je suis apparenté à tous les humains; sur trois milliards d’années jusqu’à l’origine des êtres vivants, je suis apparenté à tous ces vivants; sur quinze milliards d’années jusqu’à l’après big bang, je suis apparenté à tout ce qui existe dans l’univers. C’est ce qu’a

exprimé saint François d’Assise, en s’adressant non seulement à ses « frères les oiseaux », mais à sa « petite sœur l’eau ». C’est aussi ce qu’expriment, en d’autres termes, les astrophysiciens lorsqu’ils affirment que nous sommes des poussières d’étoiles. Mais mon passé c’est aussi l’ensemble de ce que j’ai reçu des générations précédentes. Sans bien le savoir, je suis le produit de toutes les angoisses, de tous les espoirs, de toutes les réflexions des humains qui ont vécu avant moi.3

C’est parce que nous sommes différents que notre fraternité a du sens; et cette fraternité doit se traduire par l’égalité des devoirs et des droits.3

Égoïsme socialisé : la fraternité

La plupart des religions recommandent d’aimer son « prochain ». Le fait est que, malgré ce bel objectif, elles ont souvent sécrété des comportements d’exclusion des « païens », des « infidèles », des « ennemis du vrai Dieu » qui n’étaient plus regardés comme des prochains, des frères, mais comme des adversaires à éliminer. Ce n’est pas au nom d’une volonté divine qu’il faut « aimer son

prochain », mais au nom de notre lucidité sur la réalité humaine. Cette lucidité est le fondement de la laïcité.3

La générosité, dans son principe, est désintéressée. Aucune solidarité ne l’est. Être généreux, c’est renoncer, au moins en partie, à ses intérêts. Être solidaire, c’est les défendre avec d’autres. Être généreux, c’est se libérer, au moins partiellement, de l’égoïsme. Être solidaires, c’est être égoïstes ensemble et intelligemment (plutôt que bêtement, chacun pour soi ou les uns contre les autres). La générosité est le contraire de l’égoïsme. La solidarité serait plutôt sa socialisation efficace.2

S’il fallait compter sur la générosité des uns et des autres pour que tous les malades puissent se soigner, des millions d’entre eux mourraient sans soins. Au lieu de quoi on a inventé une chose très simple, au moins moralement, bien plus modeste que la générosité, et bien plus efficace : la Sécurité sociale, et spécialement l’assurance maladie. Nous n’en sommes pas moins égoïstes pour autant. Mais nous en sommes mieux soignés. Nul ne cotise à la Sécu par générosité. Il le fait par intérêt, fut-il contraint (merci l’URSSAF).2

Pour justifier la fraternité, il n’est nul besoin de faire appel à des notions qui tombent du ciel. Il suffit de regarder en face la réalité humaine. Biologiquement, Homo sapiens est, comme toutes les autres espèces, l’aboutissement d’une évolution. Il se trouve que ce cheminement a fait de lui le champion de la complexité et que cette complexité lui a procuré une capacité qu’il est le seul à avoir reçue : il peut créer avec les autres membres de l’espèce des interactions si subtiles qu’elles font de cet ensemble une structure globale plus complexe encore que chacun de ses membres. Homo a été capable de construire l’humanité. Cette construction est sa spécificité. Être humain, c’est y participer, c’est donc se sentir frère des autres humains.3

John Stuart Mill écrivait « Oui, la morale utilitariste reconnaît à l’être humain le pouvoir de faire, pour le bien des autres, le plus large sacrifice de son bien propre » (L’Utilitarisme, Flammarion, p. 66). Plus personne en effet ne peut nier que la solution ne réside pas forcément dans un abandon d’une partie des conforts individuels que nous ont donné les progrès techniques et la société de consommation. Mais dans une société, le bonheur n’est « pas le bonheur personnel de l’agent, mais celui de tous les intéressés » (Ibid.)1

Revenu de Base

Vues les limites tangibles de l’État-Providence. En dépit des sommes investies, des solutions souvent novatrices mises en oeuvre ici ou là, le problème existe toujours. On peut, par ailleurs craindre la création d’un sous-prolétariat assisté à vie. Les mesures du type Revenu Minimum d’Insertion, pour indispensables et généreuses qu’elles soient, ne constituent que des palliatifs.

Plus encore, mal conçues elles deviendront aussi souvent excluantes que réintégrantes.1

La logique du système dans lequel nous évoluons et qui repose sur le travail et la consommation est globalement à remettre en cause. La solution réside surtout en élaborant une société où l’on comprendrait qu‘il est possible de mieux vivre en vivant plus simplement. Il ne s’agirait ni d’un ascétisme, ni d’un communisme rétrograde et mal compris. En revanche la consommation forcenée ne peut qu’amplifier les inégalités, les désirs inassouvis, les rancunes individuelles. Mieux vivre consiste peut être à distinguer l’utile de l’inutile, à trouver de nouvelles valeurs morales reposant sur un partage qui ne brise pas le désir individuel ou l’ambition. Les intérêts collectifs sont en jeu, et donc la société tout entière.1

Les défenseurs du revenu de base refusent de se faire enfermer dans toute idéologie, qu’elle soit libérale, socialiste ou écologiste, même si chacun milite dans un parti ou une organisation se référant à l’une ou l’autre de ces idéologies, voire à aucune ou plusieurs d’entre elles. Ils ont bien compris que l’évolution de la vie va vers l’individualisation des consciences, vers leur émancipation et que cette autonomie ne se gagnera pas contre les autres parties prenantes de notre société mais avec elles.4

C’est pour cela qu’ils appellent de tous leurs vœux une compréhension mutuelle, une réconciliation de toutes les parties prenantes de notre société. Car si nous avons choisi la république (Res Publica, la chose publique) ET la démocratie (le gouvernement par le plus grand nombre) c’est parce que nous voulons, dans la diversité, continuer à vivre ensemble. En fait, le message profond des défenseurs du revenu de base est que chacun puisse expérimenter le chemin de son propre bonheur dans le respect des humains et de la nature. Préserver le bien commun et étendre nos libertés individuelles, voilà le projet civilisationnel du revenu de base. Mettre fin à l’utilisation de l’humain comme prothèse à vie de l’appareil de production et l’utilisation de la nature comme son support, voilà leur engagement Politique avec un grand P comme dans « PAIX ».4

Un revenu de base doit être :

  1. inconditionnel,

  2. égal pour tous,

  3. versé de la naissance à la mort,

  4. cumulable

  5. inaliénable,

Le sujet du revenu de base est de créer un nouveau type de revenu pour tous les humains indépendamment de leur participation à une activité marchande. Un revenu d’existence qui donne le droit de choisir une activité grâce à ce revenu, et non pour en avoir un. Le sujet du revenu d’existence, qui un jour sera un revenu d’autonomie, c’est le pouvoir de chaque citoyen de dire « oui » ou « non » à une activité marchande. Son sujet, c’est le « JE » au cœur du « NOUS ». On peut tout à fait vivre et se développer en relocalisant sa production voire en la démonétisant pour en user directement ou l’échanger gracieusement. Nous pensons que de plus en plus d’activités « de base » nécessaires à la vie engendrent une abondance qui n’est limitée « à vie » que par leur monétisation et leur appropriation par certaines parties prenantes de la société de production. C’est une revendication du droit d’exister et de créer, indépendamment de la monétisation que les activités engendrent. Seul un découplage des revenus des seules activités marchandes permettra cette métamorphose vitale de notre civilisation marchande en une civilisation humaine fondée à la fois sur la préservation de notre bien commun ET sur l’extension de nos libertés individuelles.4


SOURCES :

  1. Robert Silvestre et Joël Defontainre – Précis de philosophie à l’usage des travailleurs sociaux – Éditions d’Organisation – 1996

  2. André Comte-Sponville – Dictionnaire philosophique – PUF – 2001

  3. Albert Jacquard – Petite philosophie à l’usage des non-philosophes – Calmann-Lévy – 1997

  4. Mouvement Français pour un Revenu de Base – http://www.revenudebase.info/

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