La désobéissance civile de Cédric Herrou “incarne la conception vivante de la démocratie”

EXTRAITS D’UN ARTICLE DE ROMAIN JEANTICOU SUR TÉLÉRAMA

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Depuis bientôt deux ans, l’agriculteur Cédric Herrou, militant de l’association Roya citoyenne, conduit, héberge et nourrit des centaines de migrants clandestins qui tentent de traverser la frontière italo-française. Il a été condamné mardi 8 août à quatre mois de prison avec sursis pour aide à l’immigration clandestine. […]

L’agriculteur, qui affirme « faire le travail de l’Etat » puisque « c’est le rôle d’un citoyen d’agir lorsqu’il y a défaillance de l’Etat », dresse face à la loi de l’Etat celle de la conscience. En cela, son action, même s’il ne s’en est pas revendiqué explicitement, s’inscrit dans le mouvement de la désobéissance civile. L’expression, que l’on doit au philosophe et poète américain Henry David Thoreau (1817-1862), affirme la primauté de la conscience morale sur l’ordre politique et justifie des actes de résistance en dehors du cadre légal pour s’opposer à une loi jugée injuste.

Thoreau distinguait la loi et le bien, brandissant sa seule obligation « de faire à toute heure ce [qu’il croit] être bien », tandis qu’Aristote distinguait la légalité – stricte conformité au droit positif, c’est à dire conforme à la justice – de la légitimité – la concordance au droit naturel, soit le droit des lois morales.

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Dès que l’on justifie une action comme de la désobéissance civile, il y a le risque que chacun déclare que la loi viole sa conscience et s’autorise à la transgresser. Cela menacerait d’effondrer la société. La désobéissance civile, ce n’est donc pas seulement désobéir à la loi, c’est accomplir une action illégale dans un but d’intérêt général. Planquer son argent pour ne pas payer d’impôts, ce n’est pas de la désobéissance civile. Cédric Herrou ne désobéit pas pour son propre compte, il n’a rien à y gagner lui-même, il le fait en faveur d’un groupe d’individus en détresse et vulnérables. C’est donc désintéressé. Le deuxième critère pour définir un acte comme de la désobéissance civile, c’est le caractère non-violent. Pour défendre les migrants, si quelqu’un prend un fusil et s’attaque au préfet, aux gardes-frontières ou aux juges, ce ne sera pas non plus de la désobéissance civile. Celle-ci est par essence non-violente et ne porte pas atteinte à l’intégrité physique des autres.

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L’Etat de droit repose sur deux piliers : d’abord, le fait que la loi s’applique à tous et que chacun doit la respecter. Mais aussi un second, qui est que les citoyens soumis à cette loi ont un droit de regard sur elle. En démocratie, ceux à qui s’applique la loi l’élaborent aussi. Il ne s’agit pas d’obéir de manière aveugle à ce que pourraient décider les gouvernants, mais d’exercer un regard critique. Si la loi enfreint les principes humains universels, alors les citoyens garants de cette démocratie s’autorisent à sortir du cadre de la loi.

Pour Spinoza, une loi injuste est une loi qui ne suscite pas les mêmes espoirs ou les mêmes craintes pour tous les citoyens. Pour Pascal, elle est une loi qui n’est pas conforme à la coutume. Pour Aristote, elle est une loi qui est mal appliquée par le juge. Comment déterminer quelles lois sont injustes ?

[…] Il y a selon moi à nouveau deux critères pour juger si une loi est juste. Le premier, c’est celui qu’évoque Martin Luther King. […] Une loi est juste si elle s’applique de façon identique à tous – c’est l’égalité devant la loi. Ce principe est enfreint dans de très nombreux cas : un enfant de cols blancs a toujours moins de chance de se faire condamner qu’un enfant issu des quartiers populaires. Le second critère, c’est que ceux à qui s’applique la loi doivent participer à son élaboration. Les Noirs, pour rester sur le même exemple, n’avaient pas le droit de vote aux Etats-Unis. Aujourd’hui en France, les migrants subissent des lois sur l’immigration sur lesquelles ils n’ont pas leur mot à dire. La revendication de ceux qui les défendent, c’est d’élargir la communauté de citoyens. Cela paraît utopique alors que ça s’est fait, par exemple en Espagne en 2004, où 700 000 sans-papiers ont été régularisés sans que cela ne génère un afflux massif.

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La médiatisation joue un rôle énorme. Aujourd’hui, la désobéissance civile est souvent plus efficace qu’une manifestation. Il y a plusieurs milliers de manifestations par an à Paris et la très grande majorité passent inaperçues car elles ne sont pas relayées. La désobéissance civile a un côté spectaculaire, théâtral – je pense à José Bové au McDonald’s de Millau, au préservatif d’Act Up place de la Concorde, aux occupations de logements vacants par Jeudi-Noir… La dramaturgie fait que quelques personnes, parfois seulement une dizaine, font plus parler d’eux que des milliers de manifestants. Ils ont totalement compris les rouages de la société du spectacle et ce qui intéresse les médias. Martin Luther King était déjà lui-même un homme d’image dans les années 1960, époque de la généralisation des postes de télévision dans les foyers. Lorsqu’il demande à un enfant noir d’entrer dans une bibliothèque réservée aux Blancs, la photo du policier qui arrête cet enfant a un pouvoir incroyable. Les désobéissants jouent sur des codes symboliques et c’est un savoir-faire qui leur est spécifique.

[…] Qui dit médiatisation dit personnalisation. On retient les grands leaders même s’ils ont toujours des gens derrière eux. Gandhi avait beaucoup de soutiens et ses actes de désobéissance s’accompagnaient d’ailleurs de mouvements de contestation traditionnels.

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Thoreau avait une très belle formule : « Le destin d’un pays ne dépend pas du type de bulletin que vous déposez dans l’urne une fois par an, mais du type d’homme que vous déposez depuis votre chambre jusque dans la rue chaque matin. »

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La démocratie n’a jamais été un régime figé une fois pour toutes, ni la formule définitive des institutions. Il n’y a démocratie que par la démocratisation : c’est une asymptote qui tend vers l’infini. C’est un mouvement, une dynamique et non un totem. La désobéissance civile incarne cette conception vivante de la démocratie en cela qu’elle dit ceci : « Ce que l’on a est bien, mieux que les régimes dictatoriaux, mais on peut aller plus loin. » Le progrès, les exemples historiques nous le montrent, passe par des mouvements qui sortent du cadre de la loi car celle-ci est parfois sclérosée, avec des tendances mortifères. Pour lui redonner du souffle, il faut sortir en apparence de la démocratie pour l’approfondir : c’est tout le paradoxe de la désobéissance civile. Elle n’exerce pas des actions contre la loi ou illégales, mais des actions extra légales qui sortent de la loi pour la réaffirmer.


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