Fascination du chercheur (dans les coulisses du cancer)


Je lis peu de romans. Alors lire un roman sur le cancer ne me passionne pas a priori. Trop de passages en hôpital ne demandent pas à être ramenés à la mémoire. Mais lire un livre de Françoise Simpère c’est un peu différent, c’est être assuré de lire un livre plein d’humanité, de sensualité et en même temps profiter d’un éclairage politique très sensé de la situation.

Voici un chercheur qui a deux passions : sa femme et le cancer. En effet la cellule cancéreuse est souvent décrite ici comme une femme fatale, fascinante et maléfique. Car si on rencontre des chercheurs passionnés par leurs recherche, le cancer étant spécifique il ne peut que fasciner. Pourtant si des enfants peuvent rêver de devenir médecin, aucun n’imagine être cancérologue. En même temps ce livre nous fait justement nous questionner sur les « rêves d’enfants », existent-ils réellement ou bien n’y-a-t-il simplement que des rêves de vie qu’il est toujours temps de chercher à mettre en œuvre ?

Alors si ce n’est un rêve pourquoi le cancer fascine-t-il ? Peut-être parce que c’est une cellule qui a désapprit à mourir qui devient immortelle mais avec l’inconvénient de vivre sur le dos d’un organisme qu’elle tue, signant donc ainsi son propre arrêt de mort. C’est une maladie qui paraît particulièrement injuste, car s’il y est évoqué un lien entre le cancer et les conditions de vie (stress, nourriture, boisson…) on voit qu’il frappe aussi des personnes qui ont de bonnes conditions de vie (nourriture bio, vie sereine, pratique du yoga etc, par exemple). Et quand le cancer touche un jeune d’une vingtaine d’années ? Quel sens cela a-t-il ? On peut dire que c’est une maladie de civilisation et pourtant elle existe depuis toujours, au moins depuis la préhistoire, elle semble vivante, inventive et s’adapter à tout pour survivre. C’est cette intelligence cellulaire qui fascine.

Ce roman parle aussi de pouvoir, de ce pouvoir qui est une protection contre l’humanisme dont certains peuvent avoir peur pour différentes raisons. Pour le cancérologue c’est un rempart face à la mort qui rode. Il y a tout un langage médical pour déformer la réalité, pour ne pas la nommer. Pour ne pas prononcer les mots de « pronostic fatal » on dira « pas d’alternative thérapeutique », ou « il est parti cette nuit » pour éviter d’évoquer la mort, le mot cancer lui-même est rarement prononcé. Mais le personnage de ce livre est plus humain, plus qu’humain, trop humain ? Il s’attache à ses malades au risque de souffrir de leurs morts. Et en même temps, le plus attentionné des médecins ne peut être à la place du patient, à moins de devenir lui-même un malade. Une personne qui est très attentionnée avec les malades et suffisamment distante pour que leur disparition ne la plombe pas avoue ses deux secrets : le bouddhisme et une enfance heureuse. Le premier lui permet d’accepter l’impermanence des êtres et le second d’avoir un socle assez solide pour que la mort apparaisse comme un événement triste sans réveiller en elle aucune angoisse. Deux conditions pas si courantes.

Cette histoire, ce sont aussi des histoires de vies de malades qui croisent celle du chercheur en tant que médecin, mais aussi en tant qu’humain tout simplement.

Un livre qui n’a pas peur d’aborder avec franchise et délicatesse la sexualité, quand la maladie rôde près de la zone sexuelle, mais aussi quand la sexualité est un anxiolytique pour le médecin. Mais il parle aussi de la rencontre possible avec la « femme de sa vie ». Cela peut en surprendre certains quand on sait que Françoise Simpère a beaucoup écrit sur les amoures plurielles et le « lutinage », mais c’est mal connaître sa sensibilité à la complexité de la vie et de l’humain qui s’attache à parler et permettre tous les possibles qui rendent l’humain joyeux et merveilleux.

Vision de la complexité qu’on retrouve aussi dans ce roman dans l’analyse politico-économique du cancer. Nous avons en France un système de santé si merveilleux qu’il prend en charge la maladie à 100 % là où dans d’autres pays, comme les USA, on regarde d’abord le compte en banque du malade pour déterminer quel traitement lui sera donné. Mais le paradoxe c’est que la finance utilise ce système pour proposer des prix prohibitifs pour des médicaments dont certains sont considérés par les instances officielles comme apportant des bénéfices thérapeutiques mineurs et en même temps sont remboursés 100 %. Et a contrario pour se sauvegarder de la « crise », ce système de santé ne va pas estimer remboursable un test à quelques centaines d’euro qui « n’évite que » 300 décès par an. Une citation du livre résume cela : « On ne guérira pas les cancers tant qu’ils feront vivre plus de gens qu’ils n’en tuent. ». Finalement un rapprochement peut-être tenté entre le cancer et le capitalisme qui serait comme un cancer pour la terre. Il vit « sur » elle et l’épuise jusqu’à une mort prévisible qui sera aussi la sienne.

Un livre qui m’a profondément ému, un livre d’amour, d’amour à la vie.

Fascination du chercheur (dans les coulisses du cancer) – Françoise Simpère – Éditions Kawa – 2017

En librairie : ICI ou Chez AMAZON

Dessin de Janne Iivonen

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