La parole juste


En général lorsqu’on s’engage dans une Voie spirituelle c’est par aspiration à un bonheur durable et global dans notre vie. Notre vie, inclut le contexte de vie dans lequel nous sommes et tous les êtres vivants qui s’y trouvent. Cet investissement implique qu’on veuille se transformer pour favoriser tout cela. C’est pourquoi le plus souvent suivre une Voie va s’accompagner de prise d’engagements. Dans le bouddhisme zen on parle de « prendre les préceptes ». De ces dix préceptes1, trois concernent le corps, trois autres l’esprit et quatre la parole pour quatre. Si la parole demande plus d’engagements c’est bien qu’elle est plus souvent utilisée pour détruire que pour faire le bien. La parole est énergie, elle peut tout transformer, comme le dit Marshall B. Rosenberg : « Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs »2 : elle ne reste jamais sans effet.

C’est la fameuse histoire3 qu’on attribue à Bouddha, à Socrate ou à d’autres qui dit que si ce qu’on a à dire n’est ni vrai, ni agréable, ni utile, il est préférable de se taire. (Un moyen mnémotechnique pour se rappeler cette histoire avant de dire quelque chose, est de ce se demander si cela V.A.U. le coup de le faire pour Vrai – Agréable – Utile).

Intéressons nous particulièrement à ces 4 des 10 préceptes qui concernent la parole puisqu’ils semblent si importants (même si les autres ne sont pas à négliger 😉 )   :

1// Communiquer avec authenticité.

Bien sûr il s’agit de ne pas mentir. Mais au delà de dire la vérité, il nous faut être capable d’avoir une communication véritable avec les autres personnes sans hypocrisie.

2// Créer l’harmonie entre les personnes.

Il s’agit d’être loyal, et de ne pas semer la discorde. Pour cela on ne dira, ni ne répercutera pas de médisance. On ne prendra pas plaisir à contrarier qui que ce soit.

3// Avoir des paroles respectueuses qui rendent les gens heureux.

Pour cela on s’exprimera avec douceur, bienveillance, avec des paroles agréables, raffinées, qui apporteront la joie et la paix. Évidemment on n’utilisera pas d’injure. Mais on se tiendra aussi à l’écart des conversations empoisonnées, des paroles grossières, qui blessent, qui suscitent la colère, des paroles trop crues, viles. Mais on évitera aussi les propos qui rendent tristes. Bien entendu sont bannies toutes paroles de colère, de haine, tout discours emporté ou destructeur ou blessant.

4// Avoir des paroles utiles et harmonieuses

Le discours sera éthique, réfléchi , même dans la plaisanterie. On sera peu enclin au bavardage futile ou aux discours qui n’en finissent pas ou personne n’écoute l’autre, ne cherchant qu’à exprimer ses propres idées, pour mieux convaincre. Nos paroles seront opportunes, sensées, raisonnables.

Nous pouvons donc voir que ces 4 préceptes se superposent avec les fameux « trois tamis » précédents : une parole de vérité, qui soit agréable et utile et y rajoutent une parole bienveillante qui recoupe les trois.

La façon dont sont exprimés traditionnellement4 ces 4 vœux sont :

  • Ne pas tenir de propos mensongers (jap. Fumogokai)

  • Ne pas tenir de propos futiles (jap. fukigokai)

  • Ne pas tenir de propos blessants (jap. fuakukai)

  • Ne pas tenir de propos qui sèment la discorde (jap. Furyôzetsukai)

Par ailleurs le premier enseignement du Bouddha était ce qu’on appelle les 4 « Nobles Vérités ». Elles résumaient sa démarche vers l’éveil. C’est ce que dans un autre texte5 j’ai appelé les 4 grands axiomes, ce sont : L’existence est souffrance, la cause de la souffrance, la possibilité d’éliminer la souffrance et la voie qui mène à l’élimination de la souffrance. Le bouddhisme est donc, simplement, le chemin qui conduit à l’extinction de cette souffrance. Le dernier axiome du Bouddha donne la voie qui mène à l’élimination de notre mal-aise, notre mal-être, notre souffrance , c’est la Voie aux 8 facettes, l’Octuple Sentier, qui permet de maintenir la vision juste de la réalité. Ce sont huit pratiques dites « justes » (c’est à dire, adaptée, correcte) qui se pratiquent en même temps : compréhension, pensée ou intention, parole, action, moyens d’existence, effort, attention ou présence & la concentration ou méditation.

Et ici encore la parole a toute sa place. La parole juste est « samyag-vaca » en sanskrit. Vaca signifie simplement et littéralement parole, tandis que samyag (ou samyak), comme dans le cas des autres parties du Chemin, ne signifie pas seulement juste en tant qu’opposé à faux – la traduction habituelle – mais signifie ce qui est entier, complet, intégral, complètement développé, parfait. Nous dirons donc en français pour samyag-vaca, non pas seulement parole juste, mais Parole parfaite. C’est ce que cela signifie réellement.

Il est très significatif que la Parole parfaite soit regardée comme une étape indépendante, ou un aspect indépendant du Chemin octuple. On aurait pu penser que la parole n’est pas quelque chose de si important, et qu’étant une sorte d’action elle aurait pu être incluse dans l’action juste, l’engagement suivant du Chemin octuple. Mais ce n’est pas le cas. Dans l’enseignement du Bouddha, tel qu’il est formulé dans le Chemin octuple, la Parole parfaite est une étape en soi. Cela montre la très grande importance que le bouddhisme accorde à la parole en général, et plus particulièrement à la Parole parfaite. Non seulement la Parole parfaite est-elle le troisième aspect du Noble chemin octuple du Bouddha, mais l’abstention de son opposé – la parole fausse ou imparfaite – constitue le quatrième des cinq préceptes que tout bouddhiste laïc est supposé observer.

La parole ou la communication verbale est une chose dans laquelle nous devons nous engager à tout moment. Vous pouvez méditer ou non, comme vous le souhaitez. Mais quand il s’agit de parole vous n’avez guère le choix. Que vous l’appréciez ou non vous devez parler, vous devez communiquer. Vous ne pouvez pas être tout le temps silencieux, même si vous le voulez. Et en tout état de cause la plupart d’entre-nous ne voulons pas être silencieux – pas pour très longtemps en tout cas. Il est donc inévitable que quelque considération soit apportée à la question de la parole dans tout programme systématique de culture et de formation spirituelles. La parole doit être mise sous l’influence de la vie spirituelle.

En Occident, l’homme est généralement considéré comme consistant de corps et d’esprit, ou parfois de corps, d’âme et d’esprit ; mais dans le bouddhisme il y a une triple mode d’actions possibles par le corps, la parole et l’esprit. Cela signifie que pour le bouddhisme la parole a la même importance que l’esprit, la même importance que le corps.

Si l’on y réfléchit, la parole est ce qui distingue l’homme des animaux. Nous savons que les oiseaux poussent des cris, que certains singes ont une forme de parole primitive, et qu’apparemment les dauphins peuvent communiquer. Mais la parole dans son sens le plus distinctif semble être la prérogative des êtres humains. Cette parole est quelque chose de particulier, quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui nous sépare réellement d’autres formes de vie. Si nous y réfléchissons nous verrons qu’une grande partie de notre culture dépend, directement ou indirectement, de la parole. Par la parole le parent et le professeur éduquent l’enfant. Par les livres, qui sont, si l’on peut dire, une forme de parole gelée ou cristallisée, nous obtenons des informations, de la connaissance ; nous pouvons même atteindre l’Éveil. Toute notre culture, toute notre connaissance, et même notre réalisation spirituelle, dérivent pour une grande part directement ou indirectement du mot – de la parole. Il est donc naturel, voire inévitable, que dans la vie morale et spirituelle nous donnions autant de considération à la parole que nous en donnons à la pensée et à l’action.

Dans les textes bouddhiques, la Parole parfaite est habituellement décrite comme une parole qui est véridique, qui est affectueuse, qui est serviable et utile, et qui favorise la concorde, l’harmonie et l’unité. De façon similaire la parole fausse ou imparfaite est décrite avec des termes exactement opposés, comme une parole qui est mensongère, dure, malfaisante et qui favorise la discorde, la disharmonie et la désunion.

Concernant la Parole parfaite, il est généralement entendu que la véracité, l’affection, le fait d’être serviable et utile, et la promotion de la concorde, de l’harmonie et de l’unité sont quatre qualités, quatre attributs distincts de la Parole parfaite, comme si l’on avait d’un côté la Parole parfaite et de l’autre ces quatre attributs lui étant pour ainsi dire accolés.6

Enfin la parole est ce qui permet la transmission, celle qui crée ses racines pour celui qui la reçoit. Chaque enseignant traditionnel de l’histoire du bouddhisme a eu sa propre expression, sa propre « interprétation » du Dharma et sa façon de l’enseigner.

« Interpréter n’est pas adapter. L’interprétation préserve le caractère référentiel du dharma alors que l’adaptation l’abandonne ou même le rejette. La pratique de la méditation dans d’autres cadres, qu’ils soient thérapeutiques, religieux ou spirituels (la méditation bouddhiste est aujourd’hui pratiquée et enseignée par des chrétiens dans un renouvellement de leur vie spirituelle), relève d’une adaptation. l’interprétation préserve, elle, cette résonance particulière entre la sensibilité des êtres et la réponse des bouddhas et des bodhisattvas. » 7

On parle ici d’une interprétation, comme un musicien interprète à sa manière une œuvre musicale d’un compositeur sans l’adapter. Une histoire8 dit que le grand maître bouddhiste Bodhidharma interroge chacun de ses quatre disciples : « Qu’avez-vous compris de mon enseignement ? ». Chacun y répond de sa compréhension et le quatrième disciple fait simplement sanpai (prosternation) sans dire un mot. Bodhidharma lui répond : « Toi, tu possèdes ma moelle. ».

C’est aussi l’enseignement du chapitre 9 du Sûtra de Vimalakirti9  : Vimalakîrti y interroge plusieurs bodhisattvas sur l’accession à la doctrine de la non-dualité.Ils répondent en posant la non-dualité de trente et une paires opposées puis ils interrogent à leur tour Mañjusrî. Pour ce dernier, il s’agit de rien exprimer. Mañjusrî demande finalement son avis à Vimalakîrti qui garde le silence !

Ce « silence » est une marque particulière de l’enseignement du Bouddha.

« Le Bouddha porte également le titre de muni, […] le « Silencieux ». […] Sa parole est toujours mutique, son savoir n’a pas d’objet, […] ses pas ne laissent pas de traces. Mais si le dharma doit conduire à un grand silence, le dharma n’en reste pas moins un discours. […] L’hésitation du Bouddha à parler est largement soulignée. […] Pour signifier que les discours et les méthodes ne sont que des portes ouvertes sur un ailleurs, de nombreux livres de la Voie de la Grandeur déclarent avec audace que le Bouddha Shâkyamuni, de la nuit de son éveil jusqu’à la nuit de son extinction, n’a jamais prononcé une seule parole. Comme l’écrivait résolument Nagajurna […] : « À quiconque et nulle part, le Bouddha n’a jamais rien enseigné. »10


5   « Les quatre axiomes du Bouddha » – TheBookEdtions – 2014 – http://librairie.baylot.org/

6   Lien pour lire l’article intégral dont est tiré ce texte : http://www.centrebouddhisteparis.org/Bouddhisme/Parole_Parfaite/parole_parfaite.html

7   Le bouddhisme n’existe pas – Éric Rommeluère – Seuil – 2011

10   Le bouddhisme n’existe pas – Éric Rommeluère – Seuil – 2011


Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites

Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Ecoutez bien ceci :

Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de coeur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : – Me voilà ! je sors de la bouche d’un tel. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

Victor HUGO


d’autres dessins et BD de Charley sur http://charley.baylot.org/

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