Engagement social et bouddhisme

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Voici un texte, un peu long, mais TRES intéressant, tiré d’un texte de David R. Loy publié sur le site zen occidental apportant une réflexion sur le type d’engagement social que favorise le bouddhisme

« Le gouvernement est l’expression de notre volonté collective, alors que penser de nous-mêmes ?

Il est utile de réfléchir si notre engagement social est réellement cohérent avec nos convictions bouddhistes. Par exemple dans notre société de l’opulence et de la consommation il n’y a jamais autant eu de sans-abri et d’exclus.

Mais limiter notre engagement social pour les sans-abri à faire du bénévolat dans les soupes populaires (travail néanmoins considérable) revient à poser un pansement sur une plaie en train de s’aggraver, au lieu de traiter la racine du mal.

Alors, il faut se demander : Quelle est la racine ? Quel est le mal-être social qu’il faut soulager et, si possible, traiter ? Qu’est-ce que le bouddhisme dit ou laisse entendre, sur ce type de mal-être ?

Le bouddhisme traditionnel avait peu de choses à dire sur ces sujets de société, car le chemin bouddhiste offre une alternative individuelle et non une solution politique aux maux sociaux.

Mais nous sommes aujourd’hui dans une situation dangereuse, en raison des armes de destruction massives et de l’impact écologique à grande échelle des technologies modernes (et des économies modernes qui les emploient).

Les trois racines du mal restent les mêmes : L’avidité, l’aversion et l’illusion (ou l’ignorance). Mais l’incroyable puissance de nos technologies fait qu’elles opèrent et interagissent aujourd’hui à une échelle beaucoup plus grande qu’au temps du Bouddha. Les bouddhistes qui veulent ignorer cette réalité, tout en se vouant entièrement à leur propre libération, méconnaissent leur responsabilité envers le monde. S’éveiller, c’est aussi réaliser que nous faisons partie du monde sans dualité aucune, et aujourd’hui, notre monde a besoin de toute l’aide possible. Notre pratique bouddhiste et notre engagement social sont des aspects différents d’un même processus d’évolution.

Sans une pratique spirituelle, on sait à quel point l’engagement social peut consumer, car il est fort émotionnellement et épuisant.

La non-dualité de la pratique personnelle et sociale

Le bouddhisme fait découler spécifiquement notre souffrance d’une conception illusoire du soi. Autrement dit, notre incapacité à vivre heureux est fortement liée à notre conception illusoire de la dualité soi/autrui, car l’illusion d’un moi « interne » est aussi celle d’un monde « externe ».

Les problèmes sociaux les plus rebelles, peuvent être compris à partir d’un sens illusoire du soi – « un soi collectif » tel que notre race, notre classe sociale, notre sexe, notre nation (le premier dieu séculaire du monde moderne), notre religion ou un quelconque mélange de tout cela. L’essentiel est que, dans chaque cas de figure, l’identité collective se définit par la démarcation de son propre groupe par rapport à un autre.

La base de l’action sociale bouddhiste serait ce style d’universalisme sans moi, qui refuse de distinguer « nous » et « eux »

De même que le sens artificiel d’être un soi individuel emporte le sentiment d’un manque impossible à combler, le sens d’un soi collectif est obsédé par un sentiment de manque collectif qui s’exprime par l’agression envers d’autres. Dans les deux cas, l’identité construite est une illusion, qui masque notre interdépendance avec autrui ; et dans les deux cas, la solution consiste à réaliser notre non-dualité avec les autres, et d’intégrer cette réalisation dans notre façon de vivre.

Les trois poisons

Les trois racines du mal, aussi appelés les trois poisons. Curieusement, Le bouddhisme parle peu du mal lui-même, et ne postule certainement pas une dualité entre le bien et le mal comme un principe métaphysique de base, comme l’on fait le manichéisme et certaines formes du christianisme primitif (on en trouve la résurgence récente dans certains types de discours politiques américains). Au lieu de cette dualité, le bouddhisme distingue des tendances bienfaisantes et malfaisantes, et place la source essentielle des comportements malfaisants dans l’avidité, l’aversion et l’illusion. Il n’est pas difficile de voir comment elles oeuvrent ensemble : mon avidité renforce mon aversion à l’égard de ceux qui l’entravent, et les deux renforcent mon sentiment d’être séparé d’autrui. Mon illusion d’être séparé renforce également mon avidité et donc mon aversion, etc. Leur interaction produit la souffrance, m’affectant non seulement moi mais ceux qui m’entourent. Pour mettre fin à cette souffrance, ces trois poisons doivent être transformés en leur contraire : L’avidité en générosité, l’aversion en bonté et amour, l’illusion en sagesse.

L’avidité institutionnalisée :

Malgré certains avantages, notre système économique institutionnalise l’avidité de deux façons au moins : les entreprises ne font jamais assez de profit, et les individus ne consomment jamais assez.

L’aversion institutionnalisée

Citons par exemple les systèmes judiciaire qui emprisonnent une proportion de sa population de plus en plus grande, la plupart pour des « crimes » sans violence et souvent sans victime, comme les infractions mineures aux législations sur les stupéfiants. Pourquoi mettre sous les verrous tant de gens ? Une raison est que les prisonniers sont devenus pour nous comme notre « ombre » socialement réprimée.

L’illusion institutionnalisée

Le nationalisme est une version institutionnelle puissante d’un tel ego collectif. Notre PNB ne sera jamais assez élevé, notre armée jamais assez puissante, et notre technologie jamais assez développée, cela veut dire que la tentative de résoudre nos problèmes économiques, politiques et écologiques par la fuite en avant est une réponse qui relève de l’illusion. Localiser la source du problème à l’extérieur, comme un mal qui doit être détruit, est particulièrement erroné et dangereux, l’ignorance fondamentale de notre interrelation et de notre interdépendance avec ce qui nous est extérieur en est renforcée.

En résumé, la mondialisation telle qu’elle se pratique actuellement, peut être considérée comme l’extension de l’avidité, de l’aversion et de l’illusion institutionnalisées déjà vues par l’agrandissement de son champ d’opération.

Si ce parallèle entre ego individuel et ego collectif est valide, une conclusion s’impose : les grandes crises sociales, économiques et écologiques actuelles sont d’abord et avant tout des défis spirituels, dont la réponse doit donc être aussi (au moins en partie) spirituelle.

Importance de la pratique spirituelle personnelle.

En fait, tout éveil individuel que nous pourrions avoir sur nos coussins de méditation demeurera incomplet tant qu’il ne sera pas complété par un tel « éveil social ».

S’en tenir aux premières nobles vérités, la souffrance sociale et ses causes sociales, ne suffit pas. Nous avons également besoin des troisième et quatrième vérités : une vision alternative de la société et un chemin pour réaliser – rendre réelle – cette vision.

Un bouddhisme socialement engagé n’a pas à persuader que la religion peut jouer un rôle positif, mais de le montrer, cela ne passe pas par le développement d’un mouvement social bouddhiste déclaré. Le bouddhisme a plutôt un rôle à jouer dans le foisonnement du mouvement anti-mondialisation (ou de « justice sociale »).

La base d’une pratique sociale bouddhiste est le besoin évident (pour nous!) d’un travail sur soi autant que sur le système social. Si nous n’avons pas commencé à transformer en nous-mêmes l’avidité, l’aversion et l’illusion, nos efforts pour agir sur leurs formes institutionnalisées seront probablement inutiles, sinon pire, car je pourrais être tenté de profiter de la situation pour servir mes propres intérêts.

L’engagement à la non-violence.

Lutter d’abord contre nous-mêmes conduit naturellement à ce second principe social. Une attitude non-violente découle de la non-dualité avec tous les « autres », y compris ceux que nous combattons. L’importance de l’impermanence dans le bouddhisme conduit à une autre manière d’exprimer cette non-dualité : le caractère inséparable des moyens et des fins. La paix n’est pas seulement le but, c’est aussi le chemin, ou comme le dit Thich Nhat Hanh, la paix est dans chacun de nos pas. Nous devons être nous-mêmes la paix que nous voulons créer.

S’éveiller ensemble.

Un troisième principe fondamental, d’un point de vue bouddhiste, est que notre engagement social ne consiste pas à sacrifier notre propre bonheur pour aider les malheureux qui souffrent. Cela ne fait que renforcer le sentiment de dualisme auto-destructeur entre eux et nous. Au lieu de cela, nous devons travailler ensemble à l’amélioration de la situation de tous.

Les cinq préceptes

Une autre manière de développer une critique bouddhiste des formes institutionnalisées de l’avidité, de l’aversion et de l’illusion peut être trouvée dans les cinq premiers préceptes.

Le vœu de ne pas tuer est incompatible avec la militarisation et le mythe de la « violence rédemptrice ». Cela inclu également les êtres vivants. L’effondrement imminent de nombreux écosystèmes, et l’extinction accélérée de tant d’espèces animales et végétales, exigent un engagement écologique pour l’incarner.

Ne pas voler, ou « ne pas prendre ce qui ne vous est pas donné », est incompatible avec un système économique qui marchandise la terre entière et ses créatures sous la forme de « ressources naturelles », qui tendent à se concentrer entre les mains d’une élite mondiale largement indifférente à la souffrance qu’elle provoque.

Ne pas mentir est incompatible avec la tromperie organisée des groupes médias toujours plus concentrés, qui utilisent leur puissante influence pour manipuler au lieu d’informer, et engranger des recettes publicitaires. On nous distrait et on nous divertit avec l’information-spectacle. Notre système nerveux collectif est à vendre au plus offrant.

Ne pas avoir de comportement sexuel nuisible, parfois défini comme « les relations sexuelles qui génèrent de la souffrance à autrui », peut être interprété non seulement comme désignant l’autonomie des femmes mais également l’opposition à toute forme de discrimination sexuelle.

Enfin, nous devrions nous abstenir de toute substance toxique qui obscurcit la conscience, ce qui désigne traditionnellement l’alcool, mais peut aussi s’appliquer à bien d’autres drogues légales ou illégales.

En résumé, qu’y a-t-il de spécifiquement bouddhiste dans le bouddhisme socialement engagé ? L’insistance sur la souffrance sociale développée par l’ego individuel et l’ego collectif. Les trois poisons collectifs que sont les formes institutionnalisées de l’avidité, de l’aversion et de l’illusion. L’importance de la pratique spirituelle individuelle, l’engagement à la non-violence, et la prise de conscience que la cessation de notre propre souffrance implique de prendre en compte celle des autres. Les cinq préceptes traditionnels, entendus dans un sens plus social, nous donnent une ligne de conduite plus précise, nous désignent le type de société que nous cherchons à créer, et nous donnent un cadre pour chercher les moyens de récuser l’ordre social actuel.

Le mouvement anti-mondialiste a un rôle de plus en plus croissant à jouer, et un bouddhisme socialement conscient peut jouer un rôle important en lui donnant plus de conscience spirituelle. »

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