Le système de jalousie

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Les médias en général, relayent une propagande qui cherche à monter les gens entre eux. Cette stratégie ultralibérale évite qu’on ne cherche, trouve, mette en avant et remette en cause les réels fondements, créateurs et organisateurs de la misère, économique, sociale et culturelle. On va monter le salarié contre le chômeur (ce feignant qui profite des cotisations des salariés). Le bénéficiaire du RSA contre la personne handicapée qui touche un minimum vital moins faible. Le salarié du privé contre celui du public (qui évidemment ne cherche qu’à rien foutre pendant qu’on le paye grassement). Le chômeur contre l’intermittent du spectacle qui a un statut outrageusement avantageux etc… (les exemples donnés ici sont bien entendu des caricatures véhiculées par cette propagande et non pas des généralités ou des réalités). Cette propagande évidemment ne remet pas en cause les bénéfices du CAC40, les dividendes versés aux actionnaires d’entreprise qui licencie, les retraites « chapeau » versée par les grandes entreprises à ses dirigeants etc… (FB)

Les grandes vacances des enseignants que Vincent Peillon envisage de raccourcir, les agents EDF qui ne payent pas l’électricité, ceux de la SNCF qui voyagent gratis et les intermittents qui glandent aux frais de Pôle emploi… Entre clichés et véritables avantages professionnels, ces travailleurs sont souvent pris à partie, dans la sphère privée.

A commencer par les professeurs des écoles, notamment quand ils clament leur refus de passer d’une semaine de 4 à 4,5 jours. François Dubet, sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), s’est étonné de ce mouvement de contestation. « Comment se débrouillent les autres ? » nous demande-t-il quand nous l’appelons pour avoir des explications :

« Les enseignants sont loin d’être des nantis, et je ne crois pas en la légende auto-entretenue par les professeurs qu’ils auraient une image de fainéants. Les Français reconnaissent la difficulté de leur métier. En revanche, les enseignants ne se rendent pas compte des contraintes professionnelles des autres, qui ont des horaires fixes et un chef sur le dos tous les jours. »

Entre deux « Peillon, démission », criés devant le ministère le 12 janvier, Jacques Borensztejn, directeur d’une école primaire parisienne, regrette les reproches perpétuels liés au prétendu temps libre des enseignants, bien souvent occupés à préparer les cours ou à corriger les copies. A chaque attaque, il dégaine une invitation :

« Quand on m’interpelle, je réponds : “Tente ta chance, on recrute beaucoup cette année !” Si c’est si facile et avantageux d’être enseignant, pourquoi en manque-t-on ? Quand je suis entré dans l’Education nationale en 1975, je gagnais deux fois le smic. A présent, un jeune prof touche 1,3 fois le salaire minimum. »

Les professeurs utiliseraient aussi leur connaissance du système éducatif pour placer leurs enfants dans les meilleures classes. François Dubet se souvient que lors d’un entretien, une enseignante lui avait répondu qu’après tout, les agents EDF ne payaient pas leur électricité. Pour le sociologue :

« Ces comparaisons d’avantages professionnels, qui ne sont pas mirobolants, sont révélateurs d’un climat qui se noircit. Les pauvres finissent par se détester. Cela me rappelle l’atmosphère de mon enfance, juste après la Seconde Guerre mondiale. La croissance des Trente Glorieuses avait effacé tout cela mais les ressentiments reviennent d’une manière pas très sympathique. »

Crise ou pas, entre le fromage et le dessert, à chaque repas de famille, ce contrôleur SNCF y a droit depuis plus de 30 ans. Toujours les mêmes griefs à l’encontre des congés des cheminots que les proches de Serge Bellamy lui servent sur un plateau.

Si le joyeux quinquagénaire admet que ses 116 jours de repos annuels, auxquels s’ajoutent 28 jours de congés et 10 RTT constituent un véritable avantage, il regrette que les inconvénients, eux, soient si peu remarqués des envieux, généralement « des vieux de [son] âge travaillant dans le privé ». Alors pour les faire taire, sa technique à lui, c’est de rappeler les difficultés du métier :

« Mon quotidien, c’est des problèmes avec la clientèle, des nuits découchées et des kilomètres avalés. Rien à voir avec une vie pépère derrière un bureau. Les horaires décalés m’ont aussi valu des problèmes de santé, j’ai dû me faire opérer des intestins. »

Après les interminables anecdotes de chacun sur les retards de train, il entend toujours la même rengaine : les trajets gratuits pour toute la famille (huit voyages par an tous frais payés puis, maximum, 20% du prix d’un billet). Un avantage que certains utilisent peu finalement, comme Bruno Volier, conducteur de TGV :

« Quand je prends des vacances en famille, ce qui m’arrive un été sur trois seulement, compte tenu de la forte activité estivale, j’évite de prendre le train histoire de me sortir le travail de la tête. »

Les intermittents aussi occupent une place de choix dans les rapports de la Cour des comptes et pour nourrir les unes sur « La France des enfants gâtés »… qui bien souvent, font l’impasse sur la précarité engendrée par le statut, selon Marie Kaiser, chef maquilleuse :

« Pendant un an, je n’ai pas trouvé de logement. Comment voulez-vous que je constitue un dossier avec des contrats irréguliers, à la journée ? Une fois, une employée d’une agence immobilière parisienne me l’a même jeté à la figure. Pourtant, j’avais deux garants…

Je suis allée chez mon ami de l’époque, mais c’était trop tôt, cela a cassé notre relation. J’ai passé un an avec mes deux valises dans ma voiture, c’est tout ce que j’avais ! »

De quoi clouer le bec des mauvaises langues en ces temps de « chasse aux sorcières », assure la quadragénaire.

« J’ai annulé assez de soirées pour travailler au pied levé pour que mes proches aient compris que mon univers est hyperconcurrentiel et que je ne peut pas me permettre de refuser une journée de travail ou de planifier des vacances… Je ne reste pas chez moi à attendre de toucher les Assedic ! En revanche, j’en suis tributaire. A la place, je préfèrerais avoir un salaire qui me permette de vivre. »

Autre statut épinglé par la Cour des comptes, le 12 février, celui des salariés d’EDF aux revenus « trop généreux », au riche CE et au tarif agent avantageux (ils paient 10% de la facture). Un tiercé gagnant que Vincent Rodier, 26 ans au compteur, doit perpétuellement justifier :

« Le jour où les collègues de ma femme reçoivent leur facture d’électricité, elle a droit à des remarques. Je leur explique que le tarif agent fait partie du “package” salarial proposé à l’embauche et qu’il ne coûte pas tant que cela : 222 millions d’euros par an à l’échelle d’EDF, ce n’est pas grand-chose. S’il disparaissait, ils ne paieraient pas un centime de moins l’électricité : l’augmentation est due à la hausse du coût de l’énergie et des frais de maintenance des centrales post-Fukushima. »

Pour se déculpabiliser, il y a deux ans, Vincent Rodier a équipé sa maison lyonnaise d’un poêle à bois, qu’il allume en période de pic de froid, pour soulager les lignes. Soucieux d’enseigner l’économie d’énergie, ce père de deux filles affirme :

« Psychologiquement, je suis content de m’effacer quand les réseaux sont très tendus. »

Un sentiment de culpabilité loin d’être généralisé, selon Jean-Paul Guillot, économiste :

« Plus les Français voient leur budget se restreindre, plus ils s’accrochent à leurs avantages spécifiques. Mais le vrai problème, c’est que depuis quinze ans, 1% de la population confisque la totalité des gains de la croissance dans le monde. Ce petit groupe a intérêt à ce qu’on se focalise sur les petits “privilèges” des électriciens ou des cheminots, plutôt que sur son enrichissement excessif à l’instar du jeune ingénieur qui gagne 100 000 euros par mois dans une banque ! »

Le sociologue François Dubet l’assure, « le système de jalousie est infini ».

Lire l’article intégral de Rozenn Le Saint  sur Rue 89

Illustration Martin Vidberg

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