Aurélie Trouvé, la femme qui a défié Christine Lagarde.


Aurelie-Trouve

Le scénario a déjà été écrit, et tourné. En 1939, dans Mr. Smith au Sénat, Frank Capra décrit l’arrivée inattendue d’un jeune boy-scout idéaliste et naïf (James Stewart) dans les arcanes du pouvoir, à Washington. Mais les chances étaient d’emblée maigres pour que le script devienne réalité dans le cas d’Aurélie Trouvé, économiste de 31 ans et coprésidente de la branche française de l’association altermondialiste Attac, qui a annoncé le 9 juin 2011 sa candidature à la tête du FMI. Plusieurs raisons à cela. Primo, la jeune femme n’a de commun avec les boy-scouts ni la naïveté ni le genre, seulement un certain idéalisme. Deuzio, tous les experts ont parié sur l’élection à la tête de l’institution financière de la ministre frenchy Christine Lagarde.

Dans les locaux d’Attac, la jeune femme brune, en jeans, un peu gênée d’être ainsi portraitisée, qualifie sa candidature de «blague devenue sérieuse». Tout est parti des réseaux sociaux, Facebook ou Twitter – elle ne sait plus très bien – où des activistes ont émis l’idée d’un candidat de l’association. L’information est remontée, et une phrase a commencé à circuler : «Aurélie au FMI !» Elle a hésité, un peu, avant de se lancer. En sachant qu’évidemment c’était perdu d’avance puisque le fonctionnement de l’institution prévoit que pour être éligible, un candidat doit être présenté par un gouverneur du Fonds, représentant d’un pays.

Dans une lettre publique à Christine Lagarde, elle lui demandait de «présenter [sa] candidature, sans nécessairement la soutenir» afin de «confronter [leurs] points de vue», le sien s’inspirant, selon elle, de «la réflexion collective approfondie menée de longue date par la société civile internationale». L’annonce d’une candidate d’Attac au FMI a fait le buzz, expression nouvelle dans le vocabulaire altermondialiste. Et Aurélie Trouvé est devenue en quelques semaines le porte-drapeau d’un «autre FMI», s’insurgeant contre la politique «néolibérale» de DSK, estimant Christine Lagarde «pire encore».«Si l’on avait su que ça marcherait autant, on serait allés beaucoup plus loin, regrette-t-elle presque. On s’est rendu compte que la candidature d’Attac avait créé un vrai espoir. Le réseau international s’est mobilisé.» Elle ajoute que la candidature effective aurait pu être possible puisqu’un militant d’une branche sud-américaine d’Attac est très proche du représentant du Venezuela qui aurait pu déposer officiellement son dossier.

Un autre FMI aurait donc été possible. Et donc un monde où les plans d’austérité, «inefficaces, injustes et catastrophiques», seraient interdits, les transactions financières taxées, l’écologie au centre du débat et l’économie mondiale «rééquilibrée». Les adeptes de politique-fiction s’amuseront à imaginer les mines médusées que l’on aurait pu voir au siège de Washington lors de son discours d’investiture, en cas d’élection.

Aurélie Trouvé est économiste de formation, ce qui lui fait dire avec malice, qu’elle a «plus de compétences et connaît mieux le sujet» que Christine Lagarde. Née à Chauny, en Picardie, en 1979, elle a grandi dans une famille politisée, «évidemment à gauche, très liée aux milieux associatifs». A Toulouse, elle étudie l’agronomie et s’oriente vers l’économie, se spécialisant dans les politiques agricoles européennes, sujet de sa thèse de doctorat soutenue en 2007. Depuis, maître de conférences à Dijon, elle multiplie les allers-retours entre la Bourgogne, Montreuil où elle vit avec sa fille et son compagnon, et Paris «où la plupart de la recherche se fait». Parallèlement, elle s’astreint à sillonner les comités locaux d’Attac, «au moins une fois par mois».

Aurélie Trouvé […] se définit comme «un pur produit d’Attac». Venue à l’altermondialisme par un professeur d’économie, Jacques Berthelot, elle commence à militer en 2002, au sein d’Attac Campus, coordination estudiantine du mouvement. L’association, fondée en 1998, est alors à son apogée, multiplie les meetings et fait sensation à Gênes ou dans le Larzac. Elle gravit les échelons de l’organisation qui comporte alors une trentaine de milliers de membres.

L’année 2006 marque un tournant. Le mouvement est en perte de vitesse et l’élection d’un nouveau conseil d’administration est entachée par la révélation d’une fraude. Les militants, dont certains fondateurs, désertent Attac. Aurélie Trouvé confie que cette période a été «difficile à tous les niveaux» : «Je voyais des amis partir. Il fallait ramener la base au cœur de l’assoce.» Elle se présente au scrutin interne, devient coprésidente, est réélue en 2009. L’association compte une dizaine de milliers de membres et salarie quatre personnes à plein-temps dans ses petits locaux de l’est parisien.

Son mandat s’achève dans un an et demi. Elle ne souhaite pas se représenter, aimerait voir ailleurs «en gardant toujours un lien avec Attac, [sa] famille». Faire évoluer l’association vers plus de collégialité aussi, relancer le conseil scientifique et, surtout, voudrait «humaniser le discours, en mettant plus de porte-parole en avant, en multipliant les interlocuteurs». […]

Le mouvement altermondialiste, dans sa forme organisée, a aujourd’hui une quinzaine d’années. Il a perdu une part de sa puissance mobilisatrice et de sa renommée médiatique. «Le bilan d’Attac et d’autres organisations est complexe, reconnaît-elle, D’un côté, on voit Sarkozy faire voter la taxe Tobin en récupérant le débat. Plus personne n’ose se présenter comme néolibéral. La recherche, dans tous les domaines, est de plus en plus portée vers nos thématiques. Mais, à l’inverse, les gouvernements et les politiques n’ont jamais été aussi dangereux. Il y a une réelle inadéquation.» Elle se dit intéressée par le mouvement des Indignés espagnols, estimant que ce genre d’initiative «interpelle les organisations classiques» comme Attac par leur spontanéité et leur force : «Nous vivons dans une époque où l’on voit proliférer des dizaines de micromouvements disparates, qui viennent de la base, qui ont des objectifs précis. Historiquement, nous sommes dans un état proche de l’explosion, qui rappelle l’avant-Front populaire, ou le pré-Mai 68. Il y a une rupture entre la situation sociale et les politiques.»

 […]

Lire l’article intégral de CLÉMENT GHYS sur Libération

Illustration : Etienne Delessert

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