L’essence ciel

sensvie

Qu’est-ce qui est essentiel ?

Vivre à fond sa propre existence, ne pas perdre de temps avec le superflu… À notre époque inquiète, chacun veut aller droit au but. Encore faut-il le définir…

 […] Notre époque hyper médiatique aime tant les mots, les images et la pensée dans ce qu’elle peut avoir de plus bavard, qu’elle nous étourdit. Elle nous embarque dans l’abstraction, hors du réel, et enchaîne, à toute vitesse, les nouvelles, qui finissent par toutes se valoir ou par se contredire. Comment s’y retrouver, « se » retrouver ?

 […] Comme 54 % des Franciliens […] Myriam, elle, envisage très sérieusement de quitter la capitale pour la province : «  […] je me suis laissé emporter dans le tourbillon, et j’ai fini par perdre de vue l’essentiel : mon bien-être et, surtout, celui de mes enfants. » Dans la maison avec jardin qu’elle vient d’acquérir près de Toulouse, elle rêve de cultiver son potager, « peut-être d’avoir quelques poules. Je gagnerai nettement moins d’argent, mais cela m’aidera justement à revenir à une vie plus simple, plus tranquille ». Sans le savoir, elle s’apprête à rejoindre, à 39 ans, le clan, chaque jour un peu plus large, des décroissants, non par conviction écologique, mais par besoin, physique et psychique, de « retrouver un peu le sens des vraies valeurs », commente-t-elle.

 […] Ce malaise est symptomatique d’une époque où, selon le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa […] « l’expérience majeure est celle de l’accélération ». Mais il vient également en réaction à une sensation d’étouffement, de « trop », d’éparpillement, de superflu dans une société de consommation qui, explique la psychanalyste Valérie Blanco,  […] « a fait surgir un paradoxe majeur : plus on consomme, plus on pourrait s’attendre à rencontrer de la satisfaction. Mais ce n’est pas ce qui se passe, bien au contraire. Car consommer toujours davantage répond uniquement à notre “manque à avoir”. Or, le grand problème de l’être humain, qui, par nature, est incomplet, c’est de répondre à son “manque à être”. D’où cette insatisfaction grandissante : plus on avance dans cette spirale de la consommation, de l’avoir et du faire, plus on aperçoit son manque à être et son incapacité à le combler ».

« J’ai tout pour être heureux, le confort matériel, la vie de famille, le couple, les amis… Et pourtant, ça ne va pas. Il y a comme un vide en moi. » La plainte est récurrente dans le cabinet de la psychanalyste : c’est cela, le « manque à être », cela qui pousse à la recherche de cet « essentiel », insaisissable, « invisible pour les yeux », comme l’apprend le Petit Prince de Saint-Exupéry, mais dont on sent bien « avec le coeur » que lui seul pourrait nous nourrir profondément. « L’essentiel, c’est l’un par opposition au multiple, c’est l’indivisible en soi, ce dont on ne peut pas faire l’économie si l’on veut être soi », ajoute la philosophe et psychanalyste Elsa Godart, qui rappelle que le mot a pour étymologie le latin esse, c’est-à-dire… « être ».

 […] Vouloir aller à l’essentiel, c’est donc décider de renouer avec son désir. C’est, comme le dit Valérie Blanco, « choisir d’emprunter son petit chemin de traverse dessiné par le “j’ai envie”, plutôt que de continuer sur les grands rails des “il faut” ». Certes, ces derniers nous sont longtemps indispensables : ils nous structurent, nous aident à savoir comment nous conduire dans la vie et en société. Jusqu’au jour où ce cadre devient une prison, qui nous empêche d’affirmer ce que Nietzsche appelle notre « force vitale ». Souvent, ce besoin se manifeste sous la forme d’une crise, à l’occasion d’une rupture, d’un décès, d’une naissance ou encore d’un voyage […]. Autant d’épreuves, qui nous extirpent de notre routine, ouvrent notre horizon en même temps qu’elles nous rappellent notre finitude.

 […] Pour autant, c’est toujours le fruit d’un long processus. D’une histoire. « Il faut du temps pour que mûrisse cet essentiel, remarque le philosophe Michel Lacroix. Il est souvent parasité par les tentations de l’éparpillement, l’ivresse du zapping, l’envie de toucher à tout. C’est seulement en devenant un adulte que je sens bien que je ne peux pas tout faire et que je vais devoir choisir ce qui compte le plus pour moi. » « Il faut avoir éprouvé la vie, s’être éprouvé, avant de parvenir à cerner ce “coeur” de soi-même », confirme Elsa Godart.

« Faire, et en faisant, se faire », a écrit le théologien Jules Lequier, repris par Jean-Paul Sartre. L’auteur de L’existentialisme est un humanisme ne dit pas autre chose en affirmant que « l’existence précède l’essence » : l’être humain existe avant de pouvoir se définir, définir cette chose qui le constitue et qui serait sa nature profonde. Ce qu’il nomme encore son « projet de vie ». L’erreur serait de penser que cet essentiel pour soi pourrait être trouvé une fois pour toutes et nous comblerait enfin de bonheur. « Il s’incarnera sous diférentes formes, à divers moments de notre vie », explique au contraire Valérie Blanco.

 […] Lacan comparait le désir à un furet qui, comme dans la chanson, court, court. Toujours fuyant. « Et tant mieux ! lance Valérie Blanco : c’est cela, exister, c’est accepter notre côté bancal, incomplet, car c’est lui qui nous pousse en avant, qui nous donne toujours “envie de”. Avoir envie, c’est être en vie. » Remettre en question nos priorités et en réaffirmer de nouvelles, tendre vers ce qui nous semble soudain essentiel à notre vie, mais sans jamais être certain de l’avoir définitivement trouvé : ce serait là la seule vérité essentielle et propre à toute existence.

LIRE L’ARTICLE INTÉGRAL DE ANNE-LAURE GANNAC SUR PSYCHOLOGIES

Anne-Laure Gannac

Et vous qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.