Les deux enseignements reçus à la mort de ma mère.

Pour moi ce sont deux leçons remarquables que j’ai reçues de ma mère au cours de ce passage de vie qu’est son décès, et que je voudrais partager avec vous.

La première est que le chagrin qu’amène un tel événement est une belle leçon sur l’impermanence. Il y a une semaine je l’accompagnais dans son transfert d’un hôpital à un autre. Elle était fatiguée mais encore pleine de vie et savait manifester ses désirs. Huit jours après je l’accompagne toute la nuit dans son inconsciente et relative sérénité, grâce au personnel soignant qui a su mettre en place ce qu’il fallait pour l’accompagner jusqu’à la mort avec le moins de souffrance possible.

En quelques jours on passe d’un corps vivant à … autre chose. Nous montrant la fragilité de la vie.

Cette fragilité nous touche tous, et c’est cet enseignement que nous donnent ceux qui décèdent. Alors prenons en conscience vis à vis de nos proches. Sentons cette impermanence, serrons-les dans nos bras en disant « C’est merveilleux que tu sois là. Je suis si heureux. ». Et profitons de ces instants si précaires pour faire tout notre possible pour rendre l’autre heureux, ici et maintenant, tant que cela est possible.

La moralité plus vaste de tout ceci est de réfléchir à quelle sera, par exemple, ma réaction face à quelqu’un qui me dit quelque chose qui me met en colère ? Si j’écoute cette impermanence, je me rends compte qu’il n’y a pas de quoi se prendre la tête pour des choses qui n’ont souvent guère plus de poids que l’écume sur la mer.

La seconde leçon que j’entends de ma mère, me parle de la mort qui fait partie de la vie. Bien sûr il est légitime que nous ayons du chagrin à l’idée qu’il ne pourra plus y avoir de contact direct, physique ou verbal. Mais tout ne s’arrête pas là. Chacun a ses croyances qui l’aident dans ces épreuves, et c’est une bonne chose. Pour moi c’est la métaphore de la table.

Si je pose un regard profond sur une table, évidemment je vois le travail du menuisier mais ce n’est pas la seule cause de la table. Si le menuisier n’avait pas :

  • d’outils qui ont été eux-mêmes construits par d’autres,
  • du bois qui a du pousser sur de la terre, grâce aux pluies, aux nuages, au soleil, au compost des feuilles mortes,
  • du temps pour faire cette table,
  • de l’espace aussi,
  • à manger,
  • un toit,
  • un père et une mère qui l’ont mis au monde
  • et une multitude de conditions ;

… il n’aurait pas pu faire en sorte que la table existe. Tout le cosmos a contribué à la manifestation de cette table.

De la même manière mon corps n’est pas uniquement « moi » mais il est aussi une continuation de ma mère et de mon père, de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents. De tous mes ancêtres. L’idée d’avoir perdu ma mère n’est qu’une idée. Il est évident à cet instant que ma mère est toujours vivante en moi, en nous. Cet enseignement primordial est comme le dit la célèbre maxime de Lavoisier : « Rien ne se crée, rien ne se perd. Rien ne naît, rien ne meurt. » ou celle d’Anaxagore  : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ».

Quand une vague meurt sur la plage. Nous la regardons en termes de début (une vague apparaît) et de fin (la vague meurt sur la plage). Dans cette dimension linéaire & historique, nous sommes préoccupés par la naissance, par la mort, le début et la fin. Mais avec un regard profond, nous pouvons voir que les vagues sont en même temps l’eau et que l’eau est libre de la naissance et de la mort d’une vague. La vraie nature de la vague est l’eau, de la même manière que la vague n’a pas besoin de chercher l’eau, parce qu’elle est l’eau, nous n’avons nulle part où aller pour toucher notre véritable nature. L’accouchement n’est pas le moment de la naissance, c’est juste le moment où on sort du ventre de notre mère. Naissance et mort ne sont que des instants d’un processus global. Ils ne sont ni un début ni une fin, mais que des étapes de cette transformation continuelle. Et à chaque instant « c’est comme cela ».

Quand je touche « la » table, je touche le soleil, les nuages, la pluie, la terre, je touche la totalité du cosmos. La vague n’a pas besoin de mourir pour devenir l’eau, n’attendons pas la mort pour vivre notre nature profonde.

Alors que j’étais assis à côté de ma mère, en fin de vie, que je lui tenais la main, que j’étais parfaitement calme et totalement présent, je ne sais pas si j’ai pu l’aider à mourir dans la liberté, mais au moins je me suis ouvert à ce double enseignement qu’elle me passait, nous pouvons vivre plus libre si nous prenons conscience de notre fragilité et de la continuité de la vie. Et c’est pourquoi je la remercie aujourd’hui.

Pour aller plus loin (livre qui m’a servi pour cet article) : Il n’y a ni mort, ni peur. Thich Nhat Hanh; La Table Ronde, 2002

42 commentaires

  1. Je suis heureuse de lire que ta mère était bien entourée (aussi au niveau du personnel soignant) pour son passage vers .. autre chose. Je souhaite qu’elle soit en paix, et que cette idée t’aide, toi et tous ceux qui t’aiment et te sont chers, à traverser ce deuil le plus sereinement possible.

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  2. C’est sans doute, Frédéric, dans cet instant de passage que La Vie s’exprime avec le plus de force !
    Instant de Paix profonde à ne plus jamais oublier.
    Un « Sourire » arc en ciel pour garder tous les morceaux du puzzle relier !
    Affectueusement
    Mamilène

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  3. Mamilène

    11 novembre 2012 à 22 h 47 mi

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    C’est sans doute, Frédéric, dans cet instant de passage que La Vie s’exprime avec le plus de force !
    Instant de Paix profonde à ne plus jamais oublier.
    Un « Sourire » arc en ciel pour garder tous les morceaux du puzzle reliés !
    Affectueusement
    Mamilène

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    1. Merci chère Mamilène, j’ai pensé à toi bien des fois en allant la voir, en croisant sur mon chemin des tas de personnes malades et en semant des graines de sourire et de joie, malgré tous les malgré. Et je continue quand je vais voir mon père qui est dans un lieu d’accueil spécialisé.
      En effet comme la fleur qui va mourir dans le vase envoie toute son énergie pour fleurir, s’ouvrir, s’offrir, la vie se donne un maximum avant ce passage.
      Je t’embrasse

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  4. La lecture de ton texte m ‘a apporté une grande chaleur dans mon coeur .
    Je partage ces sentiments qui donnent une belle énergie de vie .
    Je t’embrasse

    Beatrice

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  5. Cher Frédéric, nos bien sincères condoléances

    Vu notre âge, nous en avons vu beaucoup venir et partir.
    L’expérience de la vie ne pourrait être complète sans la mort.
    La « séparation » est une épreuve qui nous permet de pouvoir nous remettre en question,
    comme le « hasard » des choses n’est aussi que la monnaie de notre ignorance.
    Pouvoir assimiler nos « pertes », mais aussi par la suite pouvoir vivre dans nos coeurs : « Qu’il est bon d’être ensemble ».
    Nous t’embrassons bien fort,
    Paul et Hermeline

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  6. Cela faisait bien longtemps que je ne donnais pas de nouvelles… Je viens d’être prévenue de cette triste nouvelle par Paul. Cela m’a touché immédiatement pour avoir vécu la même chose il y a huit ans maintenant et je tenais vraiment à te manifester mon amical soutien car, malgré nos différences et nos heurts parfois, j’ai toujours eu du respect et aussi de l’amitié envers toi.
    Ton texte est magnifique. Une personne chère ne nous quitte jamais, elle vit au plus profond de notre coeur. Mourir au monde c’est naître à l’éternité car notre âme est immortelle. La mort n’est donc pas une chute dans le noir mais une montée vers la lumière. Ce qui est difficile pour nous qui restons, c’est de ne plus pouvoir les toucher, les embrasser, les entendre… Maman me manquera toujours !
    Je t’embrasse affectueusement, Domy

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  7. Merci, Frédéric, pour le partage de ces belles réflexions à l’occasion du départ de ta Maman. La mort fait partie de la vie. Rien ne meurt vraiment, tout se transforme.
    C’est vrai, et la nature nous l’enseigne en cette saison.
    Les feuilles de ce 11 novembre se détachent de l’arbre et leur tapis recouvre le sol pour l’enrichir d’une sève nouvelle, préparant ainsi la gestation lente des bourgeons du printemps à venir. Et le cycle recommencera… 
    Toute mon amitié dans ce passage délicat.
    Odile B.

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  8. Merci, Frédéric, pour le partage de ces belles réflexions à l’occasion du départ de ta Maman. La mort fait partie de la vie. Rien ne meurt vraiment, tout se transforme.
    C’est vrai, et la nature nous l’enseigne en cette saison.
    Les feuilles de ce 11 novembre se détachent de l’arbre et leur tapis recouvre le sol pour l’enrichir d’une sève nouvelle, préparant ainsi la gestation lente des bourgeons du printemps à venir. Et le cycle recommencera…
    Toute mon amitié dans ce passage délicat.
    Odile B.

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  9. Frédéric, merci pour ce texte plein de sérénité, bizarrement, il me redonne du courage , ta mère va te manquer, je le sais …pas pu être avec la mienne à l’époque, j’étais bien trop petite et c’était très brutal (elle me manque encore) mais suis restée avec ma grand mère jusqu’à la fin…
    je t’envoie toute mon amitié et mes sincères condoléances.
    Je t’embrasse Frédéric

    Josiane

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  10. J’ai perdu ma mère il y a quelques semaines, et je trouve ces leçons de vie tout à fait pertinentes. J’aimerais pouvoir les intégrer à nouveau, comme je l’ai fait pendant les premiers jours qui ont suivi son décès. Sur le moment, ces croyances m’ont portée, m’ont permis de garder la tête hors de l’eau. Mais, depuis quelques jours, le vide laissé par son absence se fait douloureusement sentir, et j’ai plus de mal. Je veux croire que ce n’est qu’une étape nécessaire du deuil et que je retrouverai plus tard la sérénité, lorsque le bonheur de l’avoir connue sera plus fort que la tristesse de l’avoir perdue. Merci pour votre texte qui me rappelle deux choses essentielles que, dans mon chagrin, je ne dois pas perdre de vue.

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  11. Quand l’expérience de vie se transforme en paroles, elle reste pour toujours au présent. C’est aujourd’hui que j’ai lu cet article et qu’il m’a ému. Merci pour cette réflexion impérissable. Comme tu le signales si bien :
    Cet enseignement primordial est comme le dit la célèbre maxime de Lavoisier : « Rien ne se crée, rien ne se perd. Rien ne naît, rien ne meurt. »
    Merci ! Una abraçada
    Lucia

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