Les sociétés non-économiques sont extrêmement complexes sur le plan social

Tout le monde sait que le problème pour faire vivre tous les êtres humains honorablement n’est pas un problème d’argent mais de répartition.

« 5% de la richesse des 250 plus riches permettraient de couvrir l’ensemble des besoins de base. »(1)

Mais pour cela il faut accepter de passer à l’étape d’adultes en tant que citoyens du monde. Passer à cette phase veut dire accepter de construire une société complexe. Bien sûr le système capitaliste paraît complexe, mais simplement à un niveau technique et bureaucratique, il est d’une simplicité naïve à l’échelle des relations sociales.

« Les sociétés nonéconomiques furent extrêmement complexes sur le plan social. Le capitalisme ne constitue une société complexe que dans certains domaines comme la technoscience, les mécanismes économico-financiers et bureaucratiques. » (1)

Et tout système simpliste ne fonctionne qu’au détriment d’une partie de la population, de la démagogie au système ultralibéral du « Travailler plus pour gagner plus ».

Est-il possible de créer un système plus complexe au niveau social sans chercher à revenir à des sociétés primitives ? Il y a en effet déjà des personnes qui ont réfléchi et parfois mis en pratique localement des idées qui peuvent nous guider dans cette recherche, en voici deux modèles :

Pierre-Henri Leroux

Par exemple nous avons Pierre-Henri Leroux (7 avril 1797 – 12 avril 1871), qui s’engage dans le combat libéral sous la Restauration, d’abord au sein de la Charbonnerie, puis à la tête du journal Le Globe. Mais il comprend en 1830 que l’idéal de liberté doit être complété par « l’association ». Il adhère alors au mouvement saint-simonien qui se propose de réorganiser méthodiquement le travail sous la direction d’une élite industrielle et religieuse. Après une année, Leroux claque la porte et forge, en 1834, le néologisme, d’abord péjoratif, « socialisme » pour désigner le danger d’une planification abusive de la société. Il pense à l’Inquisition, à la Terreur et prophétise les totalitarismes du xxe siècle. Plus tard, il reprendra à son compte le mot « socialisme » pour désigner l’idéal d’une société qui réconciliera les impératifs de liberté et d’égalité. Il critiquera symétriquement l’individualisme absolu et le socialisme absolu. Cet équilibre est au fondement de sa pensée. Il souhaitera un socialisme républicain, c’est-à-dire qui fasse toute sa place à la liberté tout en prenant l’idéal d’égalité dans son sens le plus exigeant, le sens social.

En 1843, Leroux crée une imprimerie à Boussac (Creuse). Autour de lui et sa famille se crée une communauté où on s’adonne à l’agriculture mettant en application le Circulus, théorie écologiste avant la lettre, selon laquelle les êtres vivants se nourrissent tous des dépouilles et des déchets les uns des autres. En 1848, il est élu député. Il combat pour un socialisme mutualiste et associationniste. Il prend la défense des insurgés de juin 48, même s’il n’a jamais cru, depuis son expérience dans la Charbonnerie, à l’efficacité du progrès social par les armes. (2)

Pierre-Joseph Proudhon

Un autre représentant de cette recherche d’un meilleur ajustement du rapport social et de l’économie est Pierre-Joseph Proudhon (15 janvier 1809, 19 janvier 1865 ). Il écrit en 1848 « Solution du problème social », dans lequel il présente un programme de coopération financière mutuelle entre travailleurs. Il pensait ainsi transférer le contrôle des relations économiques depuis les capitalistes et financiers vers les travailleurs. Son projet s’appuie sur l’établissement d’une « banque d’échange» qui accorderait des crédits à un très faible taux d’intérêt (le taux n’est pas nul en raison des coûts de fonctionnement), ainsi que sur la distribution de billets d’échange qui circuleraient à la place de la monnaie basée sur l’or, qui serait supprimée. À cette fin, il tente de mettre en place une banque populaire (la Banque du Peuple) au début de l’année 1849, mais malgré l’inscription de plus de 13000 personnes (surtout des travailleurs) et un capital de 5 millions de francs français (FF), il y a un défaut de recettes de 18,000 FF et une condamnation de Proudhon qui font que l’ensemble de l’entreprise est essentiellement mort-née.

Choqué par la violence des Journées de Juin 48, Proudhon s’oppose à l’insurrection en prêchant une conciliation pacifique, posture en accord avec son engagement contre la violence qui ne se démentira pas. S’il désapprouve ces révoltes, bien que sympathisant des insurgés et solidaire des injustices sociales et psychologiques qu’ils avaient été forcés d’endurer, il considère que les forces de la réaction sont responsables des événements tragiques.

Proudhon est le premier théoricien connu à se désigner lui-même comme un « anarchiste ». Proudhon défendait la liberté individuelle contre toute force dominante : l’Église, la religion et toute espèce de dictature, l’individu ne doit jamais être sacrifié à l’intérêt général ou à la justice sociale. Comme Fourier ou Saint-Simon, il affirme ainsi le primat de l’économie sur la politique. Dans ses Contradictions économiques, Proudhon s’attache à montrer que l’économie est fondée sur des contradictions internes : ainsi, le machinisme allège la peine de l’ouvrier mais le met au chômage, la division du travail accroît la richesse sociale mais abrutit l’ouvrier, le crédit peut émanciper le travailleur mais n’est accordé qu’aux riches, la propriété foncière est le fondement même de la liberté, mais produit des privilèges. La concurrence est de même contradictoire, d’un côté elle est injuste par ses effets (il lui prête de mener nécessairement au monopole) mais Proudhon l’accepte car elle est efficace et nécessairement opposée aux privilèges. Les dirigeants deviennent « par leur traitement (leurs subventions), des aristocrates aussi coûteux qu’inutiles et les autres, les salariés, sont retenus à jamais dans une condition subalterne ». Face à ces contradictions qui sont éternelles, la révolution est vaine et il faut chercher une nouvelle façon de considérer les rapports économiques, fondée sur le droit et le contrat.

S’il se montre très critique envers l’économie capitaliste, le socialisme ne trouve pas davantage grâce dans ses écrits. Proudhon n’admet pas l’hypothèse d’un état stationnaire : pour lui, la société évolue depuis la naissance du monde et évoluera jusqu’à la fin du monde. Par conséquent, il s’oppose aussi bien aux économistes classiques — qui décrivent les réalités du monde de l’époque sans penser qu’elles sont transitoires et qu’elles pourraient évoluer — qu’aux socialistes, pour qui l’avènement d’une société idéale marquera la fin de l’histoire. Proudhon se veut l’apôtre d’une troisième voie, celle du socialisme scientifique, qui va prendre la forme de l’« anarchie positive » ou du « fédéralisme autogestionnaire ». Le fédéralisme autogestionnaire de Proudhon est fondé sur deux structures parallèles, l’une correspondant aux activités économiques, et l’autre au corps politique. Ces deux constructions doivent être distinctes mais coopérer.

Sur le plan de la production, il s’agit d’une « démocratie économique mutualiste : les agriculteurs sont propriétaires d’une parcelle qu’ils exploitent, et ils s’associent avec d’autres au sein d’ensembles coopératifs, eux-mêmes inclus dans une fédération agricole. Le secteur industriel devrait, quant à lui, être composé de multiples propriétés collectives concurrentes entre elles mais associées en une même fédération industrielle. Des groupements d’unions de consommateurs formeraient un « syndicat de la production et de la consommation », chargé de la gestion du système, indépendamment de l’État. Proudhon ne s’arrête pas là : il imagine aussi une confédération qui regrouperait tous les marchés du monde. Sur le plan politique, la « démocratie politique fédérative » serait fondée sur des régions qui s’auto-administreraient — pour la France, une douzaine — et seraient associées pour former une république fédérale. L’échelon fédéral n’aurait « qu’un rôle d’institution, de création, d’installation, le moins possible d’exécution ». Il y aurait deux chambres : une Chambre des régions et une Chambre des professions. Le suffrage universel serait ainsi fondé sur une division régionale et socioprofessionnelle. Des nations pourraient former ensemble des confédérations. Ainsi, en 1863, Proudhon imagine une Europe confédérale dotée d’un budget, de diverses agences, d’une cour de justice et organisant un marché commun. Cette organisation ne peut être mise en place que grâce à la volonté des citoyens et au temps. De la volonté, surtout : la pensée de Proudhon est fondée sur le contrat.

Proudhon expliqua que quand il disait que la propriété est du vol, il désignait en fait les seuls propriétaires terriens oisifs qui, d’après lui, volent les profits aux travailleurs. Plus généralement, il parlait des personnes qui tirent un revenu sans travailler. Dans Théorie de la propriété, il affirme que la « propriété est la seule force qui puisse servir de contre-poids à l’État ». Ainsi, « Proudhon pouvait maintenir l’idée de propriété comme vol et en même temps en offrir une nouvelle définition comme liberté. Il y a possibilité perpétuelle d’abus, d’exploitation qui produit le vol. Mais simultanément la propriété est une création spontanée de la société et une défense contre le pouvoir insatiable de l’État. » Ainsi la propriété est la principale des contradictions éternelles qui explique la société.

Il peut être considéré comme un socialiste libertaire puisqu’il plaida pour l’auto-gestion du travailleur et argua contre la possession capitaliste des moyens de production. Cependant, il rejeta la possession des produits du travail par la société. Proudhon exposait de nombreux arguments pour ne pas conférer des droits à la terre et au capital, un de ses arguments était que de tels droits permettaient le profit, qui menait à son tour à l’instabilité sociale et à la guerre par la création de cycles d’endettement qui au final rendaient impossible le remboursement par le travail. Un autre argument était que cela produisait le « despotisme » et transformait les travailleurs en salariés sujets à l’autorité d’un chef.

Proudhon rejette à la fois capitalisme et communisme. Il préconise l’association et adopte le terme de mutualisme pour son genre d’anarchisme, qui implique le contrôle des moyens de production par les travailleurs. Dans sa vision, des artisans indépendants, des paysans, et des coopératives échangeraient leurs produits sur un marché. Pour Proudhon, les usines et autres larges lieux de travail seraient dirigés par des syndicats fonctionnant par démocratie directe. L’État serait aboli ; à la place la société devrait être organisée par une fédération de « communes libres ». Proudhon se fait théoricien du fédéralisme.

La théorie de Proudhon était révolutionnaire, mais sa révolution ne signifiait pas soulèvement violent ni guerre civile mais plutôt transformation de la société par l’avènement d’une classe moyenne. Cette transformation était essentiellement morale et demandait la plus haute éthique de la part de ceux qui recherchaient le changement. C’était une réforme monétaire combinée avec l’organisation contractuelle d’un crédit bancaire et d’associations de travailleurs que Proudhon propose d’utiliser comme levier pour provoquer l’organisation de la société selon de nouvelles lignes. (3)


    1. La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance – Paul Ariès – La découverte
    2. Wikipédia
    3. Wikipédia

2 commentaires

Et vous qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.