Pourquoi se poser la question d’un « bouddhisme engagé » ?

En étudiant le dharma, nous apprenons dès le départ que les trois racines du mal-être des êtres vivants se trouvent dans l’avidité, l’aversion et l’illusion. Or comme le montre David Loy (1) dans tous ses écrits, notre système économique institutionnalise l’avidité de deux façons qui sont liées : les entreprises ne font jamais assez de profit, et les individus ne consomment jamais assez. Pour cela « nous devons être conditionnés à nous représenter comme des consommateurs, de telle façon qu’acheter et consommer soit le sens de nos vies. […] Cependant, et contrairement à ce qu’on nous répète, un tel système économique n’est ni naturel, ni inévitable. Il se fonde sur une vision du monde historiquement conditionnée qui considère la terre en termes de ressources, les êtres humains comme une force de travail, et l’argent comme du capital qui doit produire encore plus de capital. Tout le reste est relégué au rang de moyens en vue du profit, et qui ne peut avoir de limite autre que la fuite en avant. L’avidité a acquis sa vie propre. » (1) Et comme l’indique Paul Ariès (2) ce projet d’adapter la planète mais aussi les humains aux besoins du « toujours plus » ne pourra se faire qu’au détriment du plus grand nombre, au prix d’un clivage de l’humanité.

Le premier problème avec l’avidité – à la fois l’avidité du profit et l’avidité de consommation comme indiqué ci-dessus par David Loy– « n’est pas simplement du à une mauvaise distribution suffisante des biens de ce monde (bien qu’une distribution équitable soit bien sûr essentielle) ou de ses effets sur la biosphère, mais plus fondamentalement parce que l’avidité est fondée sur une illusion : l’illusion que le bonheur se trouve au bout. » (3) « Pour le bouddhisme les désirs insatiables de l’ego sont la source des frustrations et de l’absence de paix que nous expérimentons continuellement dans notre vie quotidienne. La surconsommation, qui nous travaille et nous empoisonne, est l’un des principaux symptômes de cette affection. Malheureusement, cette compulsion ne soulage pas notre anxiété, elle l’entretient. » (5)

Tout le monde est d’accord que cette prise de conscience ne peut démarrer qu’à partir d’une pratique personnelle, car « si nous n’avons pas commencé à transformer en nous-mêmes l’avidité, l’aversion et l’illusion, nos efforts pour agir sur leurs formes institutionnalisées seront probablement inutiles sinon pire. […] Si je ne lutte pas contre ma propre avidité, moi aussi au pouvoir, je serais tenté de profiter de la situation pour servir mes propres intérêts.» (4) « Pour y répondre, le bouddhisme enseigne la renonciation et la générosité. […] La générosité est la marque de la renonciation. » (5) Eckhart Von Hoccheim (dit « Maître Eckhart ») lorsqu’il nous parle du sermon des béatitudes de Jésus met aussi en avant cette renonciation comme « Voie spirituelle ». Pauvreté pas tant matérielle, que « pauvreté en esprit » : « Celui qui ne veut rien, ne sait rien et ne possède rien » (6)

Mais, au-delà de toute « voie spirituelle », c’est bien aussi une question de bon sens. Comme le disait Gandhi, la Terre recèle assez de richesses pour satisfaire les besoins de chacun, mais non l’avidité de tous, et qu’il nous fallait « vivre tout simplement pour que tous puissent simplement vivre. »

Nous voyons bien qu’il ne s’agit pas tant de mettre seulement en avant la « pauvreté » comme « voie spirituelle » que, comme le signale Bernard Glassman, d’agir contre l’injustice qui frappe ceux qui payent pour qu’une minorité profite de cette avidité. (7)

Et c’est à cette croisée des chemins entre le constat d’une société contemporaine fondée sur l’avidité, porteuse d’illusion de bonheur, au profit d’une minorité et au détriment du plus grand nombre et d’une pratique personnelle de modération et de partage que se trouve l’engagement qui déborde une pratique ego centrée pour aller vers une pratique qui intègre le système limité dans lequel on la pratique, et qui tout provisoire qu’il est, est indispensable pour mettre en œuvre cette pratique. Cet engagement peut prendre de multiples formes, depuis les SEL (Systèmes d’échanges locaux), les AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), le recyclage, la décroissance (8) ou sobriété heureuse (9)….


  1. David Loy
  2. La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance – Paul Ariès – La découverte
  3. David Loy
  4. id.
  5. id.
  6. Eckhart Von Hoccheim
  7. Bernard Glassman
  8. Objection de croissance
  9. Pierre Rabhi

2 commentaires

  1. Bonjour,
    Puisqu’on parle de « nature », il faut aussi savoir accepter que tout ce qui se passe est dans la nature de l’homme (y compris les plus grands massacres et génocides), que l’homme est un animal comme les autres et qu’il lutte pour vivre, survivre et se reproduire. Rien ne le distingue véritablement des autres animaux. Ses capacités intellectuelles plus avancées n’en font pas un être différent ou meilleur (par rapport à quoi?) mais un être plus efficace et plus rapide dans sa lutte pour survivre. Toutes les philosophies du monde seront peut-être un réconfort pour les plus humbles et les plus faibles, mais face aux gueules des canons elles ne représentent plus rien. Intellectuellement, on voit que plus l’homme s’enrichit et plus sa barbarie naturelle s’enrichit aussi. Le bien et le mal sont des considérations sans objet. Ce qui est bien ou mal pour l’un est le contraire pour l’autre. L’homme est sourd à tous les discours et à toutes les formes de moralisation de sa vie. Son intérêt passe avant tout et sa force lui permet d’accéder à ses besoins. Le fort gagnera toujours, le faible sera détruit et rien ne permet d’affirmer que ces choses changeront un jour. D’ailleurs, en l’état actuel de la situation de l’humanité, on voit que rien ne peut avancer. Les apparences illusoires de la technologie, de la science, de la médecine et des droits de l’homme n’empêchent pas des hommes comme Jacques Servier, sous prétexte de rendre service à l’humanité, de tuer ou de détruire des milliers de vie, en toute impunité et pour son seul profit et plaisir, car c’est le mensonge et l’hypocrisie qui mènent le monde. Lorsque je lis les livres d’histoire, je vois que depuis des milliers d’années l’homme n’a pas avancé d’un iota et n’est pas près de le faire. Je suis désolé de sembler si cru, cynique et réaliste, mais bien que j’adore les personnes qui adhèrent à des courants pacifistes, non violents, méditatifs, humanistes et compassionnels, il faut parfois se souvenir que le rêve n’est pas la réalité.
    Douce et sereine journée à toutes et à tous dans la fraternité universelle.
    Pardon Frédéric… 😦

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    1. En dehors du fait que je n’ai pas trop parlé de « nature » dans cet article, nous avons déjà eu 100 000 fois cette conversation Laurent.
      Tu « me traites » (en toute amitié) de rêveur, mais c’est toi qui cauchemarde, et je n’y peux rien.

      L’humain fait partie de la nature en effet, c’est un animal en effet, mais certes pas comme les autres, de même que l’amibe n’est pas comme le renard, ce qui ne retire rien à l’un ou à l’autre.
      Par exemple j’ai tenté de présenter la thèse de Ernst Cassirer : « L’homme, un animal symbolique« .
      Maintenant qui parle d’identifier la différence à la supériorité ? (à part toi dans ton commentaire) Une différence reste une différence. Elle peut d’ailleurs rendre supérieur dans un domaine et inférieur dans un autre.

      Les philosophies ne représentent rien face aux gueules de canon ? C’est évident. C’est comme de vouloir faire la course entre une voiture et un vélo, c’est stupide. La philosophie agit sur un autre plan et peut être utile par cet autre plan, on peut citer Gandhi vis à vis des Anglais par exemple.

      S’il existe une « barbarie naturelle » de l’humain à laquelle on ne peut donc qu’incliner, peut-on en déduire que tu te conduis comme un barbare ? Et je pense pouvoir, comme tu fois pouvoir le faire, te citer un certain nombre de noms de personnes connues et d’autres qu’il ne servirait à rien de citer car elles ne sont pas connues et qui sont des personnes pleines de dévotion, de compassion, d’action, d’entraide, de solidarité.
      Maintenant que l’enrichissement favorise l’avidité, c’est fort probable, et même « pire » une théorie ( Thorstein Veblen ) dit qu’elle favorise l’avidité des plus pauvres. Que cette avidité crée de la colère et de la haîne c’est vrai aussi. Et pourtant ce cercle vicieux ne semble ni « naturel », ni obligatoire, puisque tout le monde n’y tombe pas dedans (ou au moins pas tout le temps).

      Ce qui est intéressant, plutôt que de se plaindre, serait de trouver la voie qui permette de transformer ce cercle vicieux en cercle vertueux et de voir comment on peut le mettre en pratique pour soi et partager cet apprentissage et cette pratique. C’est ce que cherche à faire beaucoup de philosophies, donc le « bouddhisme ».

      Pourquoi le « bien et le mal » pourraient avoir un objet de considération ? Transformons peut-être la question, car je ne pense pas non plus avoir parlé d’une manière dichotomique du bien et du mal, mais peut-être que cette vision dualle est peut être plus la tienne ? Je crois qu’on peut par contre parler en terme de ce qui crée de la souffrance ou pas, à court, moyen et long terme. Et c’est déjà un sujet complexe. Par exemple je regardais un très bon docu sur Arte (la drôle de paix) on peut dire que les Accords de Munich parurent aux peuples Anglo-français comme une bonne chose qui évitait la souffrance de la guerre, or à moyen terme on a vu que non seulement il n’en était rien, mais comme entre temps l’Allemagne avait pu conforter son pouvoir destructeur, cela a été pire.
      Donc plutôt qu’une vision linéaire et binaire il me parait plus complexe mais plus utile d’essayer d’avoir une vision systémique de chaque situation.

      Le fort gagnera-t-il toujours ? Il me semble que parfois tu t’intéresses aux textes traditionnels, alors peut-être que celui sur Goliath et David pourra te donner la réponse 😉
      NOn seulement cela, mais on peut penser aussi que la théorie de l’évolution intègre justement le fait que pour survivre les espèces ont besoin des plus faibles. AInsi c’est souvent par des maillons faibles qui ouvrent une nouvelle possibilité, qui peut même être considérée comme une tare, que l’espère peut s’adapter d’une manière inconnue. Et par ailleurs (voir les travaux de Richard Dawkings) on sait que cette théorie ne se base pas sur la « force » mais sur la capacité d’adaptation des groupes par l’échange (et la solidarité).

      Lorsqu’on lit les livres d’histoire on peut voir que les civilisations totalitaires, qui ont pris le pouvoir par la force, ne l’ont jamais conservées et n’ont pas su s’adapter aux changements divers. (Sans parler de la mort des dinosaures 🙂 )

      Eh oui Laurent, le cauchemard n’est pas non plus la réalité.

      Voilà j’ai pris le temps, une autre fois, de cette réponse un peu longue. Mais bon elle n’a pas grande utilité puisque depuis le temps qu’on se connaît tu en restes sur une position pessimiste bloquée et que j’en ai une vision optimiste ouverte.
      L’un ou l’autre n’avons pas raison dans la totalité, mais il faut regarder ce qui peut aider, dans le quotidien, sans cesse renouveler (je ne crois pas à l’arrivée sur Terre d’un paradis idéal un jour ou l’autre) à moins souffrir, moins faire souffrir, apprendre à nos enfants à moins souffrir et moins faire souffrir.

      chaleureusement

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