Le ministère du Ralentissement.

En 1981, ça semblait un peu loufoque, mais pas trop, ce « ministère du temps libre » inventé par Mitterrand. Quelques années auparavant, un collectif (Adret) avait publié au Seuil un solide ouvrage intitulé « Travailler deux heures par jour », tout un programme, dont les idées avaient été largement discutées sur la place publique : réduire, partager, réorganiser le travail, voilà un vrai changement !

Aujourd’hui, la seule idée que le temps libre constitue un enjeu politique sérieux fait rigoler. Le penseur allemand Rosa Harmut, pour qui d’accélération est le maître mot de notre société, montre bien que nous sommes engagés dans une effarante course contre la montre, et qu’une ligne de séparation temporelle divise désormais nos sociétés modernes. D’un côté, ceux qui sont surchargés de travail, toujours débordés, enserrés dans un réseau de contraintes horaires de plus en plus rigoureuses, envahis par le sentiment d’urgence et de ne jamais venir à bout de la liste des choses à faire absolument, flattés de savoir le monde entier à portée de main (un clic ou une « résa » suffisent), mais frustrés en permanence car incapable d’en jouir faute de temps. De l’autre, les chômeurs, lesquels sont exclus de ce système d’accélération.

La question est donc réglée : le temps libre, c’est bon pour les chômeurs. Pour les autres, pas une seconde à perdre (un patron du CAC 40 vient d’ailleurs de publier un bouquin intitulé « Plus vite ! »). compétition à tous les étages. Partout dans les entreprises, on lance de nouveaux projets, on impose de nouveaux logiciels plus performants, on réorganise les chaînes de travail : pour simplement rester dans la course, les salariés doivent courir de plus en plus vite. Ils sont déboussolés . Pas grave, car les marchés applaudissent ces initiatives, et le système sait comment culpabiliser ses victimes : «  Tous les échecs et les défauts relèvent directement des individus, c’est notre faute si nous sommes malheureux, si nous échouons à rester dans la course. »

Bien sûr, parfois, un doute s’insinue : cette guerre à laquelle nous participons, nous sentons bien qu’elle n’est pas vraiment justifiée. La promesse du marché capitaliste concurrentiel, c’était en effet que «  ce système finirait par devenir si productif et si fort que les êtres humains seraient enfin libres de poursuivre leurs projets de vie individuelle, leurs rêves, leurs valeurs et leurs buts sans être menacés par les épées de Damoclès du manque, du déclin et de l’échec. » . Dans ce cadre, l’accélération des innovations technologiques et la compétition pouvaient être considérées comme des moyens d’atteindre l’autodétermination.

Mais « c’est plutôt l’inverse : les rêves, les buts, les désirs et les plans de vie individuels sont utilisés pour alimenter la machine de l’accélération. Le défi central est devenu de modeler nos vies d’une manière qui nous permette de rester dans la course ». dire que Hollande n’a même pas pensé à créer un ministère du Ralentissement.

Jean-Luc Porquet (Le Canard Enchaîné n°4778 du mercredi 23 mai 2012)

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