Contribution bouddhiste au monde en crise

Je relis ce matin cette citation du Dalaï-lama, tirée d’un livre édité il y a 16 ans (et dite il y a certainement plus longtemps que cela) :

« Je ne désire pas convertir les autres au bouddhisme, mais leur faire part de la façon dont nous, bouddhistes, pouvons apporter notre contribution à l’humanité, selon notre propre conception du monde. » Tenzin Gyatso (Paroles des Dalaï Lamas _ Ed marabout _ 1996)

Je me demandais comment, 16 ans et plus après, dans un monde en crise économique et écologique, nous avions avancé à faire connaître la contribution que le bouddhisme pouvait apporter au monde ? Et j’ai bien peur que cette avancée soit mineure pour autant que nous ayons réellement avancé ? Ci-après quelques réflexions amenées après la lecture de deux textes très justes écrits en 1993 et 1999 par Ken Knabb  qui m’amènent à penser que nous en sommes toujours dans ce même genre de réflexion 20 ans après et que les bouddhistes restent collectivement en marge des grands changements nécessaires à apporter pour résoudre ces crises mondiales.

Dépasser la pratique méditative

Si une histoire du bouddhisme engagé reste à écrire en français (et sortira peut-être d’ici peu 😉 ) quand il s’agit de parler de « bouddhisme engagé » contemporain, nous prenons souvent pour référence des actions créées et menées il y a plus de 40 ans. Thich Nhat Hanh créait son Ordre de l’Inter-être, véritable nouvelle voie bouddhiste, durant la guerre du Viet-Nam et apportait des aides sociale, éducatives et autres. On peut en effet, y voir une première tentative moderne concrète de dépassement de la pratique méditative dans une implication sociale.

Politiser notre pensée

La difficulté est que depuis nous n’avons pas évolué. Pour la majorité des bouddhistes, leur pratique doit-être apolitique. J’ai pu mesurer, dans les groupes et sur les réseaux sociaux, à quel point parler politique est même considéré comme dégradant ! (sic) Cela peut venir du fait que la propagation du bouddhisme en occident s’est faite surtout dans des classes « bourgeoises » dont les besoins vitaux sont couverts sans trop de difficultés. Mais tel Vimalakirti qui allait dans tous les lieux et visitait toutes les classes sociales, les bouddhistes actuels gagneraient à se confronter aux questions sociales, telles que la vie dans les « quartiers sensibles », les plans de licenciements, les soins non couverts etc.

Une autre difficulté du bouddhisme pour appréhender une culture politique, c’est que toute lutte sociale part du désir d’humains ou de groupes d’humains d’être respectés et entendus. Or cette centration de la lutte sur des désirs, qui peuvent être pris pour des besoins égotiques (individuels ou de groupes) semble antinomique avec la pratique du bouddhisme (Quatre Nobles vérités)

Agir globalement

En fait cette conscience sociale est restée extrêmement limitée, même chez les bouddhistes engagés. Certes il y a parfois la reconnaissance de réalités sociales révoltantes, mais cela ne conduit guère à un esprit de changement systémique mais plus à des actions caritatives bénévoles et ponctuelles. Et s’il ne faut surtout pas dénigrer ces engagements concrets ou la recherche de modification de comportements individuels (devenir végétarien, ne pas travailler pour des entreprises d’armement…), nous pouvons constater que ces engagements locaux ne participent pas à régler la crise mondiale autrement qu’à la marge.

Apports du dharma dans les mouvements de transformation sociale

Il est certain que le dharma a beaucoup à apporter à ceux qui agissent pour un vrai changement social. Il y a beaucoup à prendre dans les paramitas, la pratique de la méditation, la compréhension des trois poisons, des 4 Nobles vérités, de la recherche concomitante de la sagesse et de la compassion. Mais ce ne sont pas indépendamment, et sorties d’un contexte politique, que ces pratiques vont agir sur les transformations sociétales.

Sanghas alternatives

Autres pistes de recherche, les communautés alternatives que pourraient être des sanghas. On pense bien sûr, par exemple, au Village des Pruniers de Thich Nhat Hanh. Mais là encore nous sommes dans des expériences rares et réduites. Cependant il ne s’agit pas de condamner ce genre d’initiatives, mais de ne pas se leurrer sur les capacités qu’elles offrent de réellement changer la société. Ne nous laissons pas abuser, il y aura toujours peu de personnes qui rejoindront ce genre de collectivité. Et l’histoire nous montre qu’elles ne participent pas au changement global. Il suffit de voir notre histoire récente post-soixante-huitarde ou plus ancienne avec les phalanstères, les coopératives… En fait, soit ces expériences échouent sur le long terme, soit réussisent mais en étant soit récupérées par le système, soit en s’y intégrant sans le remettre en cause.

Analyses sociales et remises en cause du système dominant

Et si beaucoup d’hypothèses sérieuses montrent que la dangerosité de notre société contemporaine est issue de la pratique de l’ultra- libéralisme actuel, il y a peu de mouvances bouddhistes pour le remettre en cause.

Certains bouddhistes vont apporter une analyse sociale avec des propositions de fonctionnement qui aboutissent à une « dharmacratie ». Mais deux critiques concernant cela. La première est qu’il est illusoire de croire que tout le monde va devenir bouddhiste pour vivre dans un monde qui se voudrait plus humain et la seconde est que c’est une vision totalitaire que de vouloir imposer un système de l’extérieur. Les changements ne pourront être constructifs que s’ils émanent des humains eux-mêmes et ne sont pas imposés par une minorité (ce qui se fait actuellement par le capitalisme qui exploite l’ensemble au profit d’une petite partie).

Des personnes comme David Loy ont commencé à montrer la voie de cette réflexion sociétale d’un point de vue bouddhiste en montrant comment les trois poisons étaient institutionnalisés mais là aussi peu de propositions d’actions concrètes de remise en cause.

Rapports de force non-violents

Au delà de ce que j’ai écrit plus haut sur le côté antinomique de luttes sociales pour défendre des intérêts collectifs et la recherche du bouddhisme de dépasser les égoïsmes, l’autre grande difficulté  est le refus de la violence par les bouddhistes. Si on ne peut que se réjouir de cela dans un premier temps, on peut voir aussi historiquement que tous les changements sociaux se sont produits dans des rapports de force. Même Gandhi, pourtant souvent vanté par les bouddhistes, mettait en avant la construction de rapports de force pour faire changer les situations. Ce que ne comprennent pas nombre de bouddhistes, c’est que l’usage de la force peut-être non-violent, il faut relire l’oeuvre de Gandhi et s’intéresser aux mouvements non-violents actuels pour l’intégrer.

Pour conclure

Nous devons tous « faire notre part », car cela change tout pour ceux qui sont concernés et donc agir concrètement et localement (couple, famille, quartier, ville, milieux sociaux, professionnels…) mais en même temps nous devons avoir une vision systèmique pour agir sur le global en remettant en cause, sans peur, les fonctionnements oppressifs économiques et sociaux actuels. Pour cela nous devons restés ancrés dans une réalité matérielle qui implique un bien être à minima pour chacun, sans favoriser l’égoïsme mais sans craindre d’entendre les demandes individuelles et collectives.  Il me semble que cela peut se faire sans prendre le pouvoir, mais en créant des rapports de force non-violents collectifs pour le faire changer. Enfin le dharma nous offre des sentiers pour nous assurer que nos actions ne soient pas égotiques ni violentes, tout en agissant dans des rapports de force menés solidairement avec tous les acteurs concernés.

Et pour reprendre et paraphraser le Dalaï-lama que je citais au début, nous pourrons apporter notre contribution à l’humanité, selon notre propre conception du monde, pour autant que nous écoutions ce que nous dit le monde et que nous n’ayons pas peur de participer à le changer.

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