L’assise du corps et de l’esprit

andreamutti

(Campus Stellae Sur Les Chemins de Compostelle – Dessinateur : Andrea Mutti – Scénariste : Pierre-Roland Saint Dizier – Editeur : GLÉNAT)

Paradoxe

Le Dharma est la voie du paradoxe. Le risque est de tomber dans un des travers qui sous-tendent ce paradoxe. Il en est ainsi par exemple de l’abandon qui est enseigné dans l’expression de Dôgen : « le corps et l’esprit dépouillés » (jap. shinjin datsuraku).

En thérapie systémique il existe ce qu’on appelle le « double lien » (double bind). La double contrainte exprime deux contraintes qui s’opposent : l’obligation de chacune contenant une interdiction de l’autre, ce qui rend la situation a priori insoluble. Paul Watzlawick explique qu’on ne sort d’une telle boucle paradoxale que par une lecture de la situation à un niveau différent.(1)

Une façon de résoudre le paradoxe de « shinjin datsuraku » ne serait ni de chercher la fusion (2) par absorption et dissolution, ni de choisir en excluant ou privilégiant l’un ou l’autre, mais d’accepter la présence concomitante des contraires dans un nouveau niveau. Ainsi la vision non-dualiste de la vie ne dissout pas la dualité, mais l’intègre dans une autre approche comme celle de l’intimité (2) de ces opposés.

Ainsi Dôgen parle du présent du nirvâna, qui n’a ni commencement ni fin, et qui en même temps est toujours vécu au sein de la temporalité samsarique. Ce qu’offre à voir la Voie de la Grandeur (Mahayana) c’est que le samsâra est le nirvâna, que tout ce qui est né n’est pas seulement promis à la mort mais qu’il est en même-temps non né. (2)

Et si la méditation est la voie royale vers cette compréhension (2), elle n’est pas une façon de se figer dans une posture de retrait, la non-dualité n’excluant pas la dualité(2).

Rentrer la tête et les pattes comme une tortue n’est pas la non-saisie,
Cela revient à perdre ou gagner des mots vides.
Les dragons et les serpents emmêlés ont l’allure des dragons et des serpents,
L’assise totale du corps a toujours eu des ailes.
(Dôgen)

Ce type de compréhension risque peut-être de créer plus de confusion en confondant « lâcher-prise » avec « laisser-faire » ou « non-agir » avec ne rien faire. Mais c’est le prix à payer de refuser de voir la vie d’une façon simplifiée (unité / dualité) mais d’accepter sa complexité (unité et dualité).

Changer de niveau

Comment changer de niveau ? Nous devons intégrer que le monde est le monde que nous voyons. Nous devons donc accorder notre esprit (comme on accorde un piano pour éviter les fausses notes) pour ne pas avoir une vision du monde qui soit déformée par les passions, les exclusions ou l’indifférence.Tant qu’on n’a pas accordé l’intérieur, on ne peut agir à l’extérieur (3). Mais cette recherche de la justesse intérieure est ce qui donne sens à notre vie quotidienne pour agir dessus.

Quand on parle des quatre nobles vérités, le terme chinois que l’on traduit assez improprement par vérité, signifie plus précisément « chercher ou donner un sens ». Il ne s’agit pas tant de dire le vrai que de redonner de l’humain à l’homme, par le sens (3), par l’agir.

On retrouve le dilemme du « ne rien faire » ou « agir » dans le dialogue entre les maîtres chinois Nangaku Ejô (677-744) et Baso Dôitsu (709-788). Nangaku demande à ce dernier ce qu’il recherche dans la méditation. Baso lui répond qu’il cherche à devenir Bouddha. Sur ce, Nangaku s’empare d’une tuile et se met à la polir. Baso lui en demande la raison. « Pour en faire un miroir », répond Nangaku. « Comment peut-on faire un miroir en polissant une tuile ? », demande Baso. Et Nangaku de répondre : « Comment peut-on devenir bouddha par la méditation assise ? ».(2) On peut en premier lieu tirer comme conclusion de cet échange qu’il n’y a rien à faire, qu’à « être » présent dans et par la méditation. Mais, dans ses commentaires, Dôgen prend à rebours cette interprétation en déclarant : Oui, il faut polir ; oui, il faut faire le bouddha (j. sabutsu) ; oui, il faut engager son corps et son esprit – car la méditation n’est rien d’autre que le polissage d’une tuile. (2)

Changer de plan pour intégrer ce paradoxe c’est se déposséder de toute attente tout en restant sensible pour agir. (5)

Il serait un leurre de croire que cette Voie soit facile. Elle implique de se concentrer sur essentiel, de délaisser le secondaire. Or c’est souvent dans ce qui est secondaire que nous trouvons un repos,  fuite d’une réalité trop difficile à vivre. Ryôtan Tokuda dit que la vie monastique est très efficace pour pratiquer cet essentiel. Mais si on peut pratiquer au milieu de la vie sociale, cette pratique devient plus forte que celle de la vie monastique. (4) Et pour lui, cela ne veut pas dire faire zazen juste une ou deux fois par semaine (4) mais de prendre soin du monde, là où on est, comme on prend soin de ses enfants car comme le dit Shâkyamuni dans le Sûtra du Lotus, au chapitre « La Parabole » :

Maintenant, ces trois mondes sont tous ma possession,
Les êtres qui y sont sont tous mes enfants. (3)

Amour et responsabilité

Et si nous pouvons avoir besoin de passer par une expérience « monastique » ponctuelle (comme de participer régulièrement à une sesshin (6) ), nous devons surtout nous munir d’amour et de responsabilité pour agir sur le monde dans le quotidien. Car cette meta-lecture du paradoxe non-dualité/dualité se résout dans l’agir, et même dans ce double agir qui fait que nous nous asseyons en méditation face au mur puis nous nous levons dans le monde. C’est ce travail de balancement entre le retrait et le retour au monde que propose le Dharma, pour vivre autrement une vie éveillée et authentique. (3)

  1. Wikipedia
  2. Un Zen Occidental
  3. Éric Rommeluère
  4. Ryôtan Tokuda
  5. Eckhart Von Hochheim
  6. Un Zen Occidental

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3 commentaires

  1. Yessss! 😀
    Je suis dans la dualité parce que la relation entre celui qui voit et ce qui est vu existe toujours.
    Mais je suis d’abord de cette énergie pure qui crée toute chose.

    C’est cette conscience pure qui m’a fait réaliser tout bébé que j’avais un corps. Tout bébé, je ne pensais pas, je ne concevais pas. C’est en sentant les contractions musculaires et en voyant ma main bouger que j’ai réalisé que j’avais une main. Quand mon champ de vision s’est élargi, j’ai fini par prendre conscience de la totalité de mon corps et de sa séparation des autres. J’ai pris conscience de ma personne et à partir de là, l’identité a fait son nid en prenant en charge ce corps, avec la peur liée à la protection de ce corps et à sa survie. La prise de conscience que j’ai un corps est exacte, mais il n’y a pas la vue d’ensemble, je suis aussi et d’abord conscience. Je me suis attachée à la seule chose que je voyais : mon corps. « L’erreur » vient de là. Et maintenant que j’ai compris cela, toutes les pièces du puzzle se révèlent, j’ai juste à voir comme cette identité est souffrance psychologique inutile et me ramener à cette conscience pure. La boucle est bouclée, je suis partie de la conscience, je retourne à la conscience.

    L’identité qui s’agite pour rien parasite. Il n’y a jamais en fait que ce qui est et mon interprétation. Il s’agit de sentir cette agitation, de voir comme elle me divise de ce qui est. Quand je sens l’attendrissement qui monte sur moi-même, le lâcher et l’acceptation sont là. Il ne reste alors que ce qui est, l’énergie vitale et la paix.
    Et s’il y a à agir, que cela parte du « bon endroit ». La justesse de l’action vient de l’amour, pas de l’agitation. Vivre au milieu de l’agitation est une super bonne école pour çà :-))) parce qu’elle révèle ma propre agitation. C’est parfois raide, mais c’est efficace. :-)))

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